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Un livre : « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien » de Francis Huster

Pompona a lu le pamphlet de Francis Huster « N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien » et a beaucoup apprécié.

« Peut-être est-ce moins au monde tel qu’il va que je m’en prends qu’à nous-mêmes, cette manière que nous avons de nous accoutumer au pire et de nous assoupir devant ce qui devrait nous révolter. De faire comme si nous n’avions jamais eu de rêves ».

Et voici que Francis Huster nous exprime en 200 pages sa colère en partant d’une jolie idée : comparer nos comportements et celui de Molière.

 

En dix chapitres aux titres choc – « osez la vérité, crever de rire, cultiver ses ennemis », Francis Huster pousse ses coups de gueule, critique l’air du temps et le langage employé – « on ne distingue plus de vieillards, mais des seniors, … plus de cancers mais de longues maladies » –, donne ses conseils pour vivre, vivre pleinement sa vie, ses émotions. Peu importe le quand-dira-t-on, « tant pis pour ceux à qui ça déplaît » … les formules sont lapidaires – « nous allons tous mourir, grand bien nous fasse ! », le style cassant et incisif.

Parallèlement l’ami Molière se construit à l’ombre de Jean-Baptiste Poquelin, son « doublon castrateur, pragmatique, prudent, calculateur, intéressé bon gestionnaire !». Molière qui « dit ses quatre vérités aux puissants comme au peuple avec une égale naïveté ». « Molière, cocu, trahi, ruiné, mais qui finit par tuer Poquelin ».

Molière, jamais entré à l’Académie française de son temps, ni au Panthéon aujourd’hui, fait remarquer acerbe Francis Huster. Et de s’emporter contre certaines idées reçues : Molière n’aurait cherché qu’à séduire et divertir. Faux, archi-faux et Huster de nous expliquer pourquoi.

Et voici les pièces qui défilent : certaines très connues, d’autres moins – George Dandin, La Princesse d’Elide, Mélicerte, Le Sicilien ou l’Amour peintre, Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois gentilhomme, Tartuffe, Le Misanthrope -. Francis Huster évoque aussi les drames plus intimes : la mort du jeune fils de Molière, Louis, la perte de Marquise partie vivre avec Racine, le quotidien avec Armande Béjart.

Une lecture rapide – un livre vite lu. Qu’en reste-t-il ? Un portrait original de Molière et quelques jolies images :

« Chacun a quatre vies.
Celle qu’il vit.
Celle qu’il croit vivre.
Celle qu’il rêverait de vivre.
Puis, une fois mort, celle qu’on lui prête avoir vécue ».

Quelques commandements à retenir:

« Cesse de critiquer les autres : fais mieux qu’eux.
Cesse de convoiter ce que tu n’as pas, : donne-toi les moyens de le posséder.
Ne refuse pas le malheur : affronte-le et profites-en pour t’aguerrir.
Ne contourne pas la difficulté : prends plaisir à la résoudre.
N’attends rien des autres : ils finiront par te suivre ! »

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La Gazette de Soracha – n° spécial – Centenaire 1917-2017 – Un ballet : Parade

Parade : une oeuvre d’art totale, synthèse créative d’artistes devenus illustres depuis.


Parade. Ballet réaliste en un tableau

Le Rideau rouge de Picasso. Rideau de scène pour le Ballet Parade.

18 mai 1917. – Est donnée en matinée au Théâtre du Châtelet la première de Parade. Ballet réaliste en un tableau, présenté par les Ballets Russes de Serge de Diaghilev, sur un argument de Jean Cocteau, illustré musicalement par Erik Satie, avec des décors et des costumes de Pablo Picasso, une chorégraphie de Léonide Masside. Sans oublier le programme écrit par Guillaume Apollinaire.

Au commencement. – A l’origine du ballet Parade, il y a un homme : Serge de Diaghilev. Une personnalité hors du commun. Né à Perm en Russie en 1872, élève de Rimski-Korsakov, fondateur du groupe Mir Iskousstva (Le Monde de l’Art) avec Léon Bakst et Alexandre Benois en 1898 et de la revue du même nom l’année suivante, Diaghilev arrive à Paris en 1906. Il fait découvrir au public parisien la musique russe par des concerts en 1907 et des opéras en 1908 avant de présenter le ballet Le Pavillon d’Armide avec Bakst et Benois le 18 mai 1909 au Théâtre de Châtelet puis de créer les « Ballets Russes » en 1911.

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Auguste Lacaussade – « Les soleils d’octobre »

« Les soleils d’octobre » d’Auguste Lacaussade

Aux jours où les feuilles jaunissent,
Aux jours où les soleils finissent,
Hélas ! nous voici revenus ;
Le temps n’est plus, ma-bien-aimée,
Où sur la pelouse embaumée
Tu posais tes pieds blancs et nus.

L’herbe que la pluie a mouillée
Se traîne frileuse et souillée ;
On n’entend plus de joyeux bruits
Sortir des gazons et des mousses ;
Les châtaigniers aux branches rousses
Laissent au vent tomber leurs fruits.

Sur les coteaux aux pentes chauves,
De longs groupes d’arbustes fauves
Dressent leurs rameaux amaigris ;
Dans la forêt qui se dépouille,
Les bois ont des teintes de rouille ;
L’astre est voilé, le ciel est gris.

Cependant, sous les vitres closes,
Triste de la chute des roses,
Il n’est pas temps de s’enfermer ;
Toute fleur n’est pas morte encore ;
Un beau jour, une belle aurore
Au ciel, demain, peut s’allumer.

La terre, ô ma frileuse amie !
Ne s’est point encore endormie
Du morne sommeil de l’hiver…
Vois ! la lumière est revenue :
Le soleil, entr’ouvrant la nue,
Attiédit les moiteurs de l’air.

Sous la lumière molle et sobre
De ces soleils calmes d’octobre,
Par les bois je voudrais errer !
L’automne a de tièdes délices :
Allons sur les derniers calices,
Ensemble, allons les respirer !

Je sais dans la forêt prochaine,
Je sais un site au pied du chêne
Où le vent est plus doux qu’ailleurs ;
Où l’eau, qui fuit sous les ramures,
Échange de charmants murmures
Avec l’abeille, avec les fleurs.

Dans ce lieu plein d’un charme agreste,
Où pour rêver souvent je reste,
Veux-tu t’asseoir, veux-tu venir ?
Veux-tu, sur les mousses jaunies,
Goûter les pâles harmonies
De la saison qui va finir ?

Partons ! et, ma main dans la tienne,
Qu’à mon bras ton bras se soutienne !
Des bois si l’humide vapeur
Te fait frissonner sous ta mante,
Pour réchauffer ta main charmante
Je la poserai sur mon cœur.

Et devant l’astre qui décline,
Debout sur la froide colline,
Et ton beau front penché sur moi,
Tu sentiras mille pensées,
Des herbes, des feuilles froissées
Et des bois morts, monter vers toi.

Et devant la terne verdure,
Songeant qu’ici-bas rien ne dure,
Que tout passe, fleurs et beaux jours,
A cette nature sans flamme
Tu pourras comparer, jeune âme,
Mon cœur, pour toi brûlant toujours !

Mon cœur, foyer toujours le même,
Foyer vivant, foyer qui t’aime,
Que ton regard fait resplendir !
Que les saisons, que les années,
Que l’âpre vent des destinées
Ne pourront jamais refroidir !

Et quand, noyés de brume et d’ombre,
Nous descendrons le coteau sombre,
Rayon d’amour, rayon d’espoir,
Un sourire, ô ma bien-aimée !
Jouera sur ta lèvre embaumée
Avec les derniers feux du soir.

Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages, LXXX, 1852

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°1 – Le Lion et le Rat

Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux Fables feront foi
Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d’un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ?

Cependant il advint qu’au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps 
Font plus que force ni que rage.

Jean de La Fontaine Livre II, 11

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Paul Verlaine – « En septembre »

« En septembre » de Paul Verlaine

Parmi la chaleur accablante
Dont nous torréfia l’été,
Voici se glisser, encor lente
Et timide, à la vérité,

Sur les eaux et parmi les feuilles,
Jusque dans ta rue, ô Paris,
La rue aride où tu t’endeuilles
De tels parfums jamais taris,

Pantin, Aubervilliers, prodige
De la Chimie et de ses jeux,
Voici venir la brise, dis-je,
La brise aux sursauts courageux…

La brise purificatrice
Des langueurs morbides d’antan,
La brise revendicatrice
Qui dit à la peste : va-t’en !

Et qui gourmande la paresse
Du poète et de l’ouvrier,
Qui les encourage et les presse…
« Vive la brise ! » il faut crier :

 « Vive la brise, enfin, d’automne
Après tous ces simouns d’enfer,
La bonne brise qui nous donne
Ce sain premier frisson d’hiver ! »

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H.-P. Lovecraft – « Août »

« Août » de Howard Philipps Lovecraft

 

Viens, mois riche et doux, dont les charmes épanouis

Sur les prés et les bois répandent leur grâce ;

Dont l’ardeur réchauffe toutes les vallées,

Et réjouis le front reconnaissant de la montagne.

 

Le blé qui ondule là-bas dans le champ,

Comblé, possède ton chaleureux rayon,

Tandis que les plaines de trèfle en adoration exhalent

Le libre encens du foin frais coupé.

 

Le ciel revêt un bleu plus ravissant ;

Le soleil chevauche fièrement le signe de la Vierge ;

L’alouette à l’aube chante plus suavement ;

Le ruisseau étincelle d’un cristal plus pur,

 

Le bosquet fleuri avec une profusion tropicale,

Et l’été règne en souverain ;

Précieux est le don des heures matinales

Bien qu’à présent chacune soit à son apogée.

 

Aux jeunes poètes je laisse le printemps ;

Le divin juin aux amants qui soupirent

Mais au milieu de joies plus mûres je voudrais vivre,

Et je choisis pour miens les jours d’août !

 

Traduit de l’américain par Simone Lamblin

Lovecraft, t. 2, Bouquins, Robert Laffont, p. 988

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La Gazette de Soracha – n° 11 – Manière de montrer les jardins

Des manières de montrer les Jardins de Versailles

La première version de la Manière de montrer les jardins de Versailles est tracée par Louis XIV le 19 juillet 1689 à 6 heures du soir, à l’occasion de la visite de la reine d’Angleterre Marie-Béatrix d’Este, épouse de Jacques II, en exil en France.

Plan des jardins de Versailles.

« Mardi 19 – La Reine d’Angleterre vint ici voir les eaux, dont elle n’avait vu que la moindre partie. En l’attendant le Roi fit faire l’exercice à ses mousquetaires dans la cour ; il y eut une grande collation au Marais et une autre aux Trois-Fontaines. La Reine partit de la fontaine de Neptune » (Dangeau).

La première version de la Manière de montrer les jardins de Versailles – sur les six rédigées entre 1689 et 1705 par Louis XIV –  est aussi la plus courte.

Suivez le  parcours en visualisant les bosquets et bassins tels qu’ils sont aujourd’hui. Bonne promenade!

 

« En sortant des bains [c’est-à-dire du château], aller sur le milieu de l’Orangerie [Orangerie aujourd’hui] ; après du côté du Labyrinthe [bosquet de la reine aujourd’hui], y faire une pause pour considérer les orangers et le château.

Passer sur le haut de Latone [bassin de Latone aujourd’hui], y faire une pause, aller au Marais [Bosquet des bains d’Apollon aujourd’hui], où il y aura du fruit et des glaces. Descendre à Cérès [Bassin de Cérès aujourd’hui] et à Flore [Bassin de Flore aujourd’hui].

Entrer aux bains d’Apollon [Bosquet des Dômes aujourd’hui], en faire le tour. Aller à l’Encellade [Bosquet de l’Encelade aujourd’hui], sortir par en bas pour aller à la salle du Conseil [Bosquet de l’Obélisque aujourd’hui].

Revenir passer à Flore [Bassin de Flore aujourd’hui]. Entrer à la Montagne [Bosquet de l’Étoile aujourd’hui]. Aller au Théâtre [Bosquet du Théâtre d’eau aujourd’hui] passant par Cérès. [Bassin de Cérès aujourd’hui] Venir repasser devant le Marais [Bosquet des bains d’Apollon aujourd’hui] sans y entrer.

Aller aux trois fontaines [Bosquet des Trois Fontaines aujourd’hui] par le haut, y faire trouver des glaces. Descendre pour aller à Neptune [Bassin de Neptune aujourd’hui], faire le tour du Dragon [Le Dragon aujourd’hui]. Entrer à l’arc de triomphe [Bosquet de l’arc de Triomphe aujourd’hui].

Repasser à Neptune [Bassin de Neptune aujourd’hui], faire le tour en dehors, faire trouver les carrosses à la grille qui va à Trianon « .

Ce premier parcours ne comprend que le Parterre d’Eau et les bosquets de la partie nord du Parc. Louis XIV  ignore  les sculptures et vases qui ornent le parc pour ne décrire que  des lieux et  l’atmosphère de grandeur qui émane de ces lieux.

 

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La Gazette de Soracha – n°10 – Louis XIV à Sceaux, 12 juillet 1677

Le 12 juillet 1677, Colbert reçoit Louis XIV dans sa belle demeure de Sceaux.

Sceaux

Sceaux au coucher de soleil. ©Le Rat/Soracha.

Le château a été aménagé par Le Brun et les jardins par Le Nôtre. Recevoir le roi-soleil est un exercice périlleux : chacun a en mémoire la réception du roi par Fouquet à Vaux-le-Vicomte et la disgrâce de l’Intendant des finances. Colbert s’en sort admirablement: visite des appartements d’abord où règne la propreté – ce qui est rare à l’époque -, promenade dans les jardins magnifiques où est joué le prologue de l’opéra Hermione de Lully, souper et feu d’artifice, puis représentation de Phèdre de Racine dans l’Orangerie avec des décors de Le Brun.

En sortant, le roi voit toute la population qui l’acclame. Et pour cause, Colbert a pris soin d’annoncer le matin matin qu’il prendra à sa charge la moitié de l’impôt (la Taille) pour l’année.

Louis XIV dit à son ministre qu’il ne s’est jamais autant diverti.

« Une fête somptueuse, sans faste et abondante en toutes choses sans qu’il y eut rien de superflu » (Le Mercure galant, 31 juillet 1677, p. 140-148).

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La Gazette de Soracha – n°9 – Mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse

9 juin 1660 : célébration du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse à Saint-Jean-de-Luz

Mariage de Louis XIV

Jacques Laumosnier. Mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Musée de Tessée Le Mans

Négocié en même temps que le traité des Pyrénées – qui signe la paix entre la France et l’Espagne –  signé le 7 novembre 1659, le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse est finalement célébré le 9 juin 1660 dans l’Église de Saint-Jean-de-Luz.

« La duchesse de Navailles habilla [l’Infante] le lendemain matin, 9 juin, et eut du mal à faire tenir la couronne fermée sur sa tête. On lui mit son habit royal semé de fleurs de lys d’or. Le roi avait un habit noir et pas de pierreries. Ils vont à l’église par une galerie que l’on avait faite traversant la rue ; allant de la maison de la reine à l’église. Au mariage de Saint-Jean-de-Luz (célébré par l’évêque de Bayonne), Mademoiselle porta l’offrande, Melle d’Alençon et de Valois et la princesse de Carignan portèrent la queue de la reine, vêtue de toile d’argent couverte de pierreries » (Montglat, Mémoires).

Anne d’Autriche, mère de Louis XIV et tante de Marie-Thérèse, est si heureuse « et si belle qu’à cinquante-neuf ans elle aurait quasi pu disputer de beauté avec la reine sa nièce » (Mme de Motteville, Mémoires). La cérémonie dure deux heures par une chaleur étouffante.

Le soir même, le mariage est consommé, condition mise au paiement de la dot.

« Quand il fut nuit, l’Infante-reine quitta la maison de la reine-mère et alla chez le roi, conduite par le roi, par la Reine-mère et par Monsieur. Ils soupèrent en public et aussitôt le roi demanda à se coucher, et la reine les larmes aux yeux dit à la reine-mère : il est trop tôt, mais quand on lui dit que le roi était déshabillé, elle s’assit pour en faire autant. Elle se déshabilla sans faire nulle façon et quand on lui dit que le roi l’attendait elle dit : vite, vite, le roi m’attend. Et tous deux se couchèrent avec la bénédiction de leur mère » (Mme de Motteville, Mémoires).

De cette union, naît un fils en 1661 ; la continuité de la monarchie est assurée.

Parfaitement consciente des enjeux politiques des mariages à cette époque, Elisabeth-Charlotte von der Pfalz, épouse de Monsieur, frère de Louis XIV, rappelle à la raugrave Amelise dans une lettre du 16 avril 1699 que  « les mariages sont comme la mort ; l’heure et le temps en sont marqués, on n’y échappe point. Tel Notre Seigneur Dieu l’a-t-il voulu, tel faut-il qu’il se fasse ».

 

 

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Charles Leconte de Lisle – « Juin »

« Juin » de Charles Leconte de Lisle

Les prés ont une odeur d’herbe verte et mouillée,
Un frais soleil pénètre en l’épaisseur des bois,
Toute chose étincelle, et la jeune feuillée
Et les nids palpitants s’éveillent à la fois.

Les cours d’eau diligents aux pentes des collines
Ruissellent, clairs et gais, sur la mousse et le thym ;
Ils chantent au milieu des buissons d’aubépines
Avec le vent rieur et l’oiseau du matin.

Les gazons sont tout pleins de voix harmonieuses,
L’aube fait un tapis de perles aux sentiers,
Et l’abeille, quittant les prochaines yeuses,
Suspend son aile d’or aux pâles églantiers.

Sous les saules ployants la vache lente et belle
Paît dans l’herbe abondante au bord des tièdes eaux ;
La joug n’a point encor courbé son cou rebelle,
Une rose vapeur emplit ses blonds naseaux.

Et par delà le fleuve aux deux rives fleuries
Qui vers l’horizon bleu coule à travers les prés,
Le taureau mugissant, roi fougueux des prairies,
Hume l’air qui l’enivre, et bat ses flancs pourprés.

La Terre rit, confuse, à la vierge pareille
Qui d’un premier baiser frémit languissamment,
Et son oeil est humide et sa joue est vermeille,
Et son âme a senti les lèvres de l’amant.

O rougeur, volupté de la Terre ravie !
Frissonnements des bois, souffles mystérieux !
Parfumez bien le coeur qui va goûter la vie,
Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux !

Assez tôt, tout baignés de larmes printanières,
Par essaims éperdus ses songes envolés
Iront brûler leur aile aux ardentes lumières
Des étés sans ombrage et des désirs troublés.

Alors inclinez-lui vos coupes de rosée,
O fleurs de son Printemps, Aube de ses beaux jours !
Et verse un flot de pourpre en son âme épuisée,
Soleil, divin Soleil de ses jeunes amours !

Charles Leconte de l’Isle,