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Du mariage bourgeois – Marie d’Agoult

Dans ses Mémoires, Marie d’Agoult raconte son mariage bourgeois et le spleen que ce mariage lui a causé. C’était bien sûr avant la rencontre avec Franz Liszt qui allait changer la vie de la Comtesse d’Agoult.

« Il y avait six années que j’étais mariée. J’étais la femme d’un homme de cœur et d’honneur ; j’étais la mère de deux enfants pleins de grâce et de gentillesse. La fortune et les usages du monde où je vivais m’assuraient une pleine liberté. J’avais une famille excellente, des relations nombreuses, mille moyens faciles d’occuper ou d’amuser mes journées ; je possédais enfin tout ce que l’on est convenu d’appeler une belle et grande existence.

Mais combien ma vie intime répondait peu à ces dehors brillants !

Depuis le jour de mon mariage, je n’avais pas eu une heure de joie. Le sentiment d’un isolement complet du cœur et de l’esprit dans les rapports nouveaux que me créait la vie conjugale, un étonnement douloureux de ce que j’avais fait en me donnant à un homme qui ne m’inspirait point d’amour avaient jeté dès ce premier jour, sut toutes mes pensées une tristesse mortelle, et depuis lors, à mesure que se déroulaient les conséquences d’une union dont rien ne pouvait plus rompre le nœud, à mesure que se multipliaient les occasions où s’accusaient involontairement, entre mon mari et moi, les oppositions de nature, de caractère et d’esprit, au lieu de m’y accoutumer ou de m’y résigner, j’en avais souffert de plus en plus.

Et ce qui aggravait encore ma peine, c’est que je me croyais tenue de la cacher. En faire confidence à qui que ce fût m’eût paru un tort très grave, presque une trahison envers celui que j’avais promis d’aimer et que je devais du moins respecter par mon silence. Aussi, même avec mes plus proches, même avec le prêtre, à qui, sauf en ce seul point, j’ouvrais mon âme tout entière, je feignais le consentement. Et, dans l’effort continu qu’il me fallait faire pour me montrer autre que je n’étais, je perdais la tranquillité et cette joie intérieure de la conscience qui naît d’une sincérité parfaite.
Une inquiétude sans objet, une sorte de remords qui ne savait où se prendre, car mes intentions étaient droites et mes désirs les plus purs du monde, la vague et vaine image des félicités que la vie prodigue à ceux qui s’aiment, l’effroi d’un avenir où rien ne pouvait changer, telle était, depuis six années, ma disposition constante, dans une existence aride et contrainte, où se flétrissaient, une à une, faute d’air et de lumière, les plus chères espérances et toutes les ardeurs de ma jeunesse trompée.

Comment donc un mariage qui devait avoir si vite des effets si tristes avait-il pu se faire ?

Passionnée, romanesque comme je l’étais alors, quelle méconnaissance de moi-même avait donc pu m’égarer jusqu’à ce point de consentir à une union où l’inclination n’avait aucune part ?

Exempte des ambitions et des vanités du monde, pourquoi m’étais-je laissé marier selon le monde ?

Par quelle aberration de la volonté en étais-je venue, si jeune encore, à prendre pour époux un homme que je connaissais à peine, et dont toute la personne formait avec la mienne une dissonance telle que les moins prévenus s’en apercevaient tout d’abord ? Par quelle incroyable puissance de la coutume, un mariage que tout déconseillait, la distance des âges, la diversité de humeurs et jusqu’au contraste apparent des formes extérieures fut-il deux fois rompu, deux fois renoué, comme par une obstination du sort, conclu enfin, malgré mon appréhension dominante à son approche ? […]

[…] Quoi qu’il en soit, je m’aperçus trop tard que j’avais trop présumé de ma force, en renonçant aux rêves de mon jeune âge et à l’espérance d’aimer. Il se fit en moi un vide affreux. J’essayai de le combler par les plaisirs du monde et par la multiplicité de ses devoirs futiles, mais en vain. Mon caractère sérieux et sincère répugnait aux frivolités et à tous les faux-semblants. Cette agitation fébrile où je me jetais de parti pris m’étourdissait et me fatiguait sans me distraire, et quand je considérais l’emploi de mes heures, je me prenais moi-même en pitié ».

Mémoires, souvenirs et journaux de la comtesse d’Agoult, Mercure de France, le temps retrouvé, p. 333,334 et 335.