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Madeleine de Scudéry est morte le 2 juin 1701

Madeleine de Scudéry, Ecole française, Bibliotheque Municipale, Le Havre.

« L’amour est un je-ne-sais-quoi, qui vient je-ne-sais-où et qui finit je-ne-sais-quand ».

Résumé. – Madeleine de Scudéry est une grande dame de la littérature française du XVIIe siècle, auteur du Grand Cyrus et de Clélie, deux best-sellers à l’époque. « La reine des précieuses », « nouvel oracle de la galanterie » (évêque Antoine Godeau), « institutrice des mœurs » (Sainte-Beuve), Madeleine de Scudéry est l’une des premières femmes de lettres modernes. Décrite comme « l’Universelle » par ses contemporains italiens, admirée par La Fontaine et par Leibniz, Madeleine de Scudéry n’est nullement « une femme sottement savante » comme les caricature Molière dans Les Précieuses ridicules (1659) et Les Femmes savantes (1672).

Jeunesse. – Issue d’une famille de petite noblesse, originaire de Naples, Madeleine, orpheline à 6 ans, est élevée par son oncle. Dotée d’un physique ingrat, la petite fille a une boulimie de savoir et d’apprendre. Grâce aux succès littéraires de son frère Georges, protégé de Richelieu, Madeleine se voit accepter dans les salons parisiens. Dès 1635, elle fréquente l’hôtel de Clermont d’Entragues et participe au salon de la « divine Arthénice » – Catherine de Vivonne – où la Marquise reçoit dans la célèbre « chambre bleue » de l’Hôtel de Rambouillet. Georges et Madeleine sont au coeur de la vie littéraire de l’époque, amis de Valentin Conrart, secrétaire de l’Académie française, et de Jean Chapelain.

Séjour marseillais. – De 1644 à 1647, Madeleine s’installe avec son frère Georges à Marseille où celui-ci est nommé gouverneur du fort de Notre-Dame-de-la Garde. Durant ce séjour, Madeleine entretient une correspondance avec les relations établies lors de ses séjours parisiens.

« Les samedis de Madeleine ». – En 1647, Madeleine et Georges reviennent dans la capitale et s’installent dans le Marais. A partir de 1651, Madeleine tient salon le « samedi » tantôt chez elle, rue de Beauce, tantôt chez l’une ou l’autre de ses amies. Ces réunions mondaines à dominante féminine réunissent chaque semaine un cercle d’amis, où chacun a son pseudonyme qui est celui d’un personnage du Grand Cyrus: Madeleine est Sapho, Pellisson Acante, Scarron Scaurus et son épouse – la future Madame de Maintenon – Lyriane …  Cette société galante s’amuse des jeux de rôles et de travestissement et pratique surtout les jeux de l’esprit – énigmes, acrostiches, récits allégoriques, madrigaux, impromptus et autres « bouts-rimés »-.

L’ami fidèle.- En 1653, Madeleine rencontre Paul Pellisson, ami fidèle pendant quarante ans, aimé à demi-mot dans des billets quotidiens, mais jamais épousé. Au personnage de Sapho – son double dans le Grand Cyrus – elle fait dire : « je veux un amant, sans vouloir un mari ». Secrétaire de Fouquet, Paul Pellisson l’introduit dans l’entourage du Surintendant des Finances. Madeleine assiste aux fêtes de Vaux et décrit le château dans Clélie.

Des appuis importants.- D’abord protégée des Condé-Longueville, Madeleine trouve appui, après la chute de Fouquet en 1661, auprès de la famille royale;  Louis XIV lui verse une gratification. En 1668, elle assiste au Divertissement du 18 juillet et se trouve à la table de la duchesse de Montausier en compagnie de Madame Scarron – future Madame de Maintenon.

« C’était proprement un assemblage de tous les grands plaisirs dans les plus eaux lieux du monde, mais des lieux faits exprès, où l’art, en imitant la nature, la surpassait infiniment, où les eaux triomphaient glorieusement dans leur captivité, s’il est permis de parler ainsi, où l’éclat des lumières faisait briller tout ce qu’elles éclairaient, où l’harmonie de toutes les façons s’accordait avec le bruit des cascades et où l’admiration suspendait de telle sorte les esprits qu’on ne savait quel objet choisir à ses louanges ».

En 1671, son Discours de la Gloire obtient le prix d’éloquence décerné pour la première fois par l’Académie française. En 1684, elle est élue à l’Académie des Ricovrati de Padoue qui fait partie du petit nombre d’Académies acceptant des femmes en leur sein.

Deux best-sellers de l’époque.- Madeleine de Scudéry écrit Artamène ou Le Grand Cyrus de 1649 à 1653 pendant les années de la Fronde.  L’ouvrage  est publié en 10 volumes successifs, très attendus par ses lecteurs et surtout lectrices.  Ainsi, la femme de Samuels Pepys raconte les histoires du Grand Cyrus à son mari  jusque tard dans la nuit. Le dernier volume raconte « l’histoire de Sapho ». Sapho, référence à la poétesse grecque de l’Antiquité, Sappho de Mytilène, représente la figure idéalisée de Madeleine de Scudéry.

Publié sous le nom de son frère, Georges de Scudéry, dramaturge connu et apprécié – Georges est entré à l’Académie en 1650 -, Le Grand Cyrus apparaît comme un roman à clés pour de nombreux auteurs. Il est vrai que les contemporains de Madeleine de Scudéry étaient des déchiffreurs passionnés rompus à la pratique allégorique. Mais le roman est d’abord un roman de chevalerie à vocation éducative et pédagogique. Il offre un savoir de base à destination des milieux mondains, notamment des épouses de la grande bourgeoisie parisienne qui n’avaient pas accès à l’éducation classique. Dans une lettre, Madeleine parle ainsi « d’une amie qui n’eût jamais lu le Cyrus, et qui, en le lisant, s’est accoutumée à aimer l’Histoire ». Ou encore, Madeleine écrit dans l’ouvrage à propos de la philosophie pythagoricienne, « Comme vous le savez sans doute, Seigneur, ce philosophe est si grand ami du silence qu’il veut que ses disciples étudient cinq ans sans parler« .

Il s’agit d’une sorte d’encyclopédie du monde antique; on y apprend à vivre et à penser, on y philosophe. Les personnages échangent à tour de rôle leurs points de vue qui constituent ainsi autant de débats, mêlant personnage véridique et histoires inventées. Madeleine met ainsi en scène Esope qui se moque de Chilon, lequel a refusé de participer au dîner auquel il a été invité:

« pour moi, disait-il en souriant, il paraît bien que je ne suis pas de l’humeur de Chilon; du moins la Fable que j’ai composée d’un Rat de Village, qui va souper chez un Rat de Ville, fait elle bien voir que ma philosophie n’est pas si sévère que celle de ce Lacédémonien. Mais, lui dit alors Eumetis, votre Rat de Village, se repentit si fort d’avoir quitté le Gland dont il vivait, pour vous faire meilleure chère, lorsu’il entendit ouvrir la Porte du lieu où le Rat de Ville lui faisait Festin, que je ne sais si Chilon n’est pas plus raisonnable que vous; et s’il n’a pas en effet raison, de vouloir prendre ses suretés, de peur de se trouver en mauvaise compagnie … »

Clélie. histoire romaine. – Second ouvrage de Madeleine de Scudéry, Clélie est publié de 1654 à 1660 en dix volumes également.  Dédié à la belle-fille de la duchesse de Longueville, soeur du Grand Condé, frondeuse notoire, l’ouvrage est signé « M. de Scudéry, gouverneur de Notre-Dame de la Garde à Marseille ». La Fronde s’achève en 1653-54 avec le retour de  Mazarin et le sacre de Louis XIV. Comment ne pas voir derrière les clameurs de Rome la cour en fuite, l’armée du roi assiégeant Paris, le Grand Congé ou son frère Conti, voire la Grande Mademoiselle faisant tirer le canon à Orléans sur les soldats de son cousin, le roi de France. C’est un succès de librairie à l’époque. Madame de Lafayette attend avec impatience chaque nouveau volume avec impatience depuis ses terres d’Auvergne.

C’est aussi la Carte du Tendre qui permet à un voyageur déterminé d’aller du pays de Particulière Amitié aux contrées du Tendre en passant par Petits Soins sans tomber dans Négligence, sans quitter Billet doux pour Indiscrétion, Sensibilité pour Oubli. Clélie est une fable épique, une littérature à lire à haute voix. « Ce qu’on appelle proprement romans sont des histoires d’aventures amoureuses, écrites en prose avec art, pour le plaisir et l’instruction des lecteurs » nous explique l’évêque d’Avranches Pierre-Daniel Huet. C’est aussi un élégant manuel de savoir-vivre, savoir-lire, savoir-écrire. C’est aussi un véritable recueil des formes littéraires des genres mondains de l’époque: billets, madrigaux, portraits, descriptions, devises, dialogues allégoriques …

Nouvelles.- A partir de 1661, Madeleine de Scudéry abandonne le roman héroïque, moins en vogue auprès du public, pour une forme de roman plus courte. Elle publie Célinte en 1661, Mathilde en 1667 et La Promenade de Versailles en 1669, première nouvelle dédiée au roi. Ces « petits romans » n’ont pas d’histoires insérées, moins de personnages et d’aventures héroïques.

Dans La Promenade de Versailles, Madeleine de Scudéry commence par une description du château et des jardins, faite par une narratrice qui accompagne dans leur visite de Versailles une « belle étrangère », une mondaine et un docte. Elle poursuit sa narration par « l’Histoire de Célanire » – la « belle étrangère » – rapportée par la mondaine, la poursuit par la description de la fête de 1668 et la termine par la « Suite de l’histoire de Célanire », racontée par l’amant de celle-ci, avant que les protagonistes ne quittent Versailles pour regagner Paris.

La longue description du palais royal n’est pas intégrée dans le récit mais lui sert d’avant-propos et est l’occasion d’un éloge du maître des lieux, Louis XIV. Après les merveilles de Vaux dans Clélie, Madeleine de Scudéry s’extasie sur les merveilles de Versailles.

Conversations.- Dans les années 1680 à 1692, Madeleine de Scudéry conçoit un nouveau style créatif avec la série des Conversations, publiée en 10 volumes. Les sujets abordés tournent autour du savoir-vivre, de morale, voire de poétique. Les Conversations sont souvent dédiées à Louis XIV.

« Vous êtes fort estimée de celui dont vous faites le panégyrique. Il a entendu lire de tous les côtés vos dernières Conversations, qu’il trouve aussi utiles qu’agréables » (Mme de Maintenon).

« Femme savante » ou « savante fille ».- Qualifiée de « reine des précieuses » par ses détracteurs, Madeleine de Scudéry fait pourtant une nette distinction entre le savoir féminin qu’elle encourage vivement et la femme qui étale son savoir. Dans Le Grand Cyrus, elle fait elle-même une satire impitoyable des femmes qui se jugent savantes. Elle oppose ainsi Damophile à Sapho – double d’elle-même rappelons-le :

« Je ne crois pas qu’il y ait jamais rien eu de si opposé que ces deux personnes […]. Qu’encore que Sapho sache presque tout ce qu’on peut savoir, elle ne fait pourtant point la savante et sa conversation est naturelle, galante et commode. Mais pour cette dame, qui s’appelle Damophile, il n’en est pas de même, quoiqu’elle ait prétendu imiter Sapho. […]

Damophile, s’étant mis dans la tête d’imiter Sapho, n’entreprit pas de l’imiter en détail, mais seulement d’être savante comme elle et, croyant même avoir trouvé un grand secret pour acquérir encore plus de réputation qu’elle n’en avait, elle fit tout ce que l’autre ne faisait pas.

Premièrement, elle avait toujours cinq ou six maîtres, dont le moins savant lui enseignait, je pense, l’astrologie ; elle écrivait continuellement à des hommes qui faisaient profession de science ; elle ne pouvait se résoudre à parler à des gens qui ne sussent rien ; on voyait toujours sa table quinze ou vingt livres, dont elle tenait toujours quelqu’un quand on arrivait dans sa chambre et qu’elle y était seule, et je suis assuré qu’on pouvait dire sans mensonge qu’on voyait plus de livres dans son cabinet qu’elle n’en avait lui et qu’on en voyait bien moins chez Sapho qu’elle n’en lisait. De plus, Damophile ne disait que de grands mots qu’elle prononçait d’un ton grave et impérieux, quoiqu’elle ne dît que de petites choses et Sapho, au contraire, ne se servait que de paroles ordinaires pour en dire d’admirables. Au reste, Damophile, ne croyant pas que le savoir pût compatir avec les affaires de sa famille, ne se mêlait d’aucun soins domestiques ; mais, pour Sapho, elle se donnait la peine de s’informer de tout ce qui était nécessaire pour savoir commander à propos jusqu’aux moindres choses. De plus, Damophile, non seulement parle en style de livre, mais elle parle même toujours de livres et ne fait non plus de difficulté de citer les auteurs les plus inconnus en une conversation ordinaire que si elle enseignait publiquement dans quelque académie célèbre. […]

Et il y a enfin tant de choses fâcheuses, incommodes et désagréables en Damophile qu’on peut assurer que, comme il n’y a rien de plus aimable, ni de plus charmant qu’une femme qui s’est donné la peine d’orner son esprit de mille agréables connaissances quand elle en sait bien user, il n’y a rien aussi de si ridicule, ni de si ennuyeux, qu’une femme sottement savante » (Le Grand Cyrus, GF Flammarion, p. 463- 465).

Cette description se retrouve dans les personnages de Philaminte, Armande et Bélise des Femmes savantes, publiées en 1672, soit plus de dix ans plus tard. Alors, féroce Molière ?

A la fin de sa vie, Madeleine de Scudéry devenue une vieille femme sourde et impotente, est visitée par tous les étrangers de passage. Amie de Madame de Maintenon, protégée par la reine Christine de Suède, elle entretient une correspondance suivie avec de nombreux savants et princes étrangers. Elle s’éteint le 2 juin 1701.

 

Sources : Madeleine de Scudéry, Clélie, histoire romaine, Folio Classique. Artamène ou le Grand Cyrus, GF Flammarion. La Promenade de Versailles, Mercure de France. SS la dir. de L. Bély, Dictionnaire de Louis XIV, Collection Bouquins.

Sources internet: France archives. Le Grand Cyrus.

 

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