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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°59 – La Lionne et l’Ourse

La Lionne et l’Ourse

Mère Lionne avait perdu son fan.

Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée
Poussait un tel rugissement
Que toute la Forêt était importunée.
La nuit ni son obscurité,
Son silence et ses autres charmes,
De la Reine des bois n’arrêtait les vacarmes
Nul animal n’était du sommeil visité.

L’Ourse enfin lui dit : Ma commère,

Un mot sans plus ; tous les enfants
Qui sont passés entre vos dents
N’avaient-ils ni père ni mère ?
– Ils en avaient. – S’il est ainsi,
Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,
Si tant de mères se sont tues,
Que ne vous taisez-vous aussi ?

– Moi me taire ! moi, malheureuse !

Ah j’ai perdu mon fils ! Il me faudra traîner
Une vieillesse douloureuse !
– Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
– Hélas ! c’est le Destin qui me hait. Ces paroles
Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains, ceci s’adresse à vous :
Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque en pareil cas se croit haï des Cieux,
Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.

Jean de La Fontaine Livre X, fable 12

La lionne et l’ourse. G. Doré Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°58 – Le Lion, le Singe et les deux Anes

Le Lion, le Singe et les deux Anes

Le Lion, pour bien gouverner,

Voulant apprendre la morale,
Se fit, un beau jour, amener
Le Singe, maître ès arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le régent
Fut celle-ci : « Grand Roi, pour régner sagement,
Il faut que tout prince préfère
Le zèle de l’État à certain mouvement
Qu’on appelle communément
Amour propre ; car c’est le père,
C’est l’auteur de tous les défauts
Que l’on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,

Ce n’est pas chose si petite
Qu’on en vienne à bout en un jour :
C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
Par là votre personnage auguste
N’admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d’injuste
– Donne-moi, repartit le Roi,
Des exemples de l’un et l’autre.

– Toute espèce, dit le docteur,

Et je commence par la nôtre,
Toute profession s’estime dans son coeur,
Traite les autres d’ignorantes,
Les qualifie impertinentes,
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême
On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
De s’élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus j’argumente très bien

Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L’autre jour, suivant à la trace
Deux Ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,
J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
Notre auguste nom, traitant d’âne
Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot.

Il abuse encore d’un mot,

Et traite notre rire et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
Par-dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler,
À leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
Vous m’entendez, je vous entends ;
Il suffit. Et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomèle est, au prix, novice dans cet art :
Vous surpassez Lambert. » L’autre baudet repart :
Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »

Ces Ânes, non contents de s’être ainsi grattés,

S’en allèrent dans les cités
L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
J’en connais beaucoup aujourd’hui,
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui changeraient entre eux les simples excellences,
S’ils osaient, en des majestés.

J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose

Que Votre Majesté gardera le secret.
Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
Qui lui fit voir, entre autre chose,
L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps. »
Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas su dire
S’il traita l’autre point, car il est délicat ;
Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,
Regardait ce Lion comme un terrible Sire.

Jean de La Fontaine Livre XI, fable 5

Le lion le singe et les deux ânes. G. Doré Source gallica .bnf.fr/BnF

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Victor Hugo – “Novembre”

“Novembre” Victor Hugo

Quand l’Automne, abrégeant les jours qu’elle dévore,
Éteint leurs soirs de flamme et glace leur aurore,
Quand Novembre de brume inonde le ciel bleu,
Que le bois tourbillonne et qu’il neige des feuilles,
Ô ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles,
Comme un enfant transi qui s’approche du feu.

Devant le sombre hiver de Paris qui bourdonne,
Ton soleil d’orient s’éclipse, et t’abandonne,
Ton beau rêve d’Asie avorte, et tu ne vois
Sous tes yeux que la rue au bruit accoutumée,
Brouillard à ta fenêtre, et longs flots de fumée
Qui baignent en fuyant l’angle noirci des toits.

Alors s’en vont en foule et sultans et sultanes,
Pyramides, palmiers, galères capitanes,
Et le tigre vorace et le chameau frugal,
Djinns au vol furieux, danses des bayadères,
L’Arabe qui se penche au cou des dromadaires,
Et la fauve girafe au galop inégal !

Alors, éléphants blancs chargés de femmes brunes,
Cités aux dômes d’or où les mois sont des lunes,
Imans de Mahomet, mages, prêtres de Bel,
Tout fuit, tout disparaît : – plus de minaret maure,
Plus de sérail fleuri, plus d’ardente Gomorrhe
Qui jette un reflet rouge au front noir de Babel !

C’est Paris, c’est l’hiver. – A ta chanson confuse
Odalisques, émirs, pachas, tout se refuse.
Dans ce vaste Paris le klephte est à l’étroit ;
Le Nil déborderait ; les roses du Bengale
Frissonnent dans ces champs où se tait la cigale ;
A ce soleil brumeux les Péris auraient froid.

Pleurant ton Orient, alors, muse ingénue,
Tu viens à moi, honteuse, et seule, et presque nue.
– N’as-tu pas, me dis-tu, dans ton coeur jeune encor
Quelque chose à chanter, ami ? car je m’ennuie
A voir ta blanche vitre où ruisselle la pluie,
Moi qui dans mes vitraux avais un soleil d’or !

Puis, tu prends mes deux mains dans tes mains diaphanes ;
Et nous nous asseyons, et, loin des yeux profanes,
Entre mes souvenirs je t’offre les plus doux,
Mon jeune âge, et ses jeux, et l’école mutine,
Et les serments sans fin de la vierge enfantine,
Aujourd’hui mère heureuse aux bras d’un autre époux.

Je te raconte aussi comment, aux Feuillantines,
Jadis tintaient pour moi les cloches argentines ;
Comment, jeune et sauvage, errait ma liberté,
Et qu’à dix ans, parfois, resté seul à la brune,
Rêveur, mes yeux cherchaient les deux yeux de la lune,
Comme la fleur qui s’ouvre aux tièdes nuits d’été.

Puis tu me vois du pied pressant l’escarpolette
Qui d’un vieux marronnier fait crier le squelette,
Et vole, de ma mère éternelle terreur !
Puis je te dis les noms de mes amis d’Espagne,
Madrid, et son collège où l’ennui t’accompagne,
Et nos combats d’enfants pour le grand Empereur !

Puis encor mon bon père, ou quelque jeune fille
Morte à quinze ans, à l’âge où l’oeil s’allume et brille.
Mais surtout tu te plais aux premières amours,
Frais papillons dont l’aile, en fuyant rajeunie,
Sous le doigt qui la fixe est si vite ternie,
Essaim doré qui n’a qu’un jour dans tous nos jours.

Victor Hugo 1802 – 1885

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°57 – Le Lion, le Loup et le Renard

Le Lion, le Loup et le Renard

Un Lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,

Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse :
Alléguer l’impossible aux Rois, c’est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des Médecins ; il en est de tous arts :
Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.

Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi

Son camarade absent ; le Prince tout à l’heure
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
Ne m’ait à mépris imputé
D’avoir différé cet hommage ;
Mais j’étais en pèlerinage ;
Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.

Même j’ai vu dans mon voyage

Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
Dont votre Majesté craint à bon droit la suite :
Vous ne manquez que de chaleur :
Le long âge en vous l’a détruite :
D’un Loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.

Messire Loup vous servira,

S’il vous plaît, de robe de chambre.
Le Roi goûte cet avis-là :
On écorche, on taille, on démembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa ;
Et de sa peau s’enveloppa ;
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour, d’une ou d’autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l’on ne se pardonne rien.

Jean de La Fontaine Livre VIII, fable 3

Le lion le loup et le renard. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°56 – Le Lion malade et le Renard

Le Lion malade et le Renard

De par le Roi des animaux,

Qui dans son antre était malade,
Fut fait savoir à ses vassaux
Que chaque espèce en ambassade
Envoyât gens le visiter ;
Sous promesse de bien traiter
Les députés, eux et leur suite,
Foi de Lion, très bien écrite :
Bon passeport contre la dent,
Contre la griffe tout autant.
L’édit du prince s’exécute :
De chaque espèce on lui députe.

Les Renards gardant la maison,

Un d’eux en dit cette raison :
« Les pas empreints sur la poussière
Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
Pas un ne marque de retour :
Cela nous met en méfiance.
Que Sa Majesté nous dispense :
Grand merci de son passeport.
Je le crois bon : mais dans cet antre
Je vois fort bien comme l’on entre,
Et ne vois pas comme on en sort. »

Jean de La Fontaine Livre VI, fable 14

Le lion malade et le renard Gustave Doré

Le lion malade et le renard. Illustration de Gustave Doré.
Source : gallica.bnf.fr

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°55 – Le Lion et le chasseur

Le Lion et le chasseur

Un fanfaron, amateur de la chasse,

Venant de perdre un chien de bonne race
Qu’il soupçonnait dans le corps d’un Lion,
Vit un berger. « Enseigne-moi, de grâce,
De mon voleur, lui dit-il, la maison,
Que de ce pas je me fasse raison. »
Le berger dit : « C’est vers cette montagne.
En lui payant de tribut un mouton
Par chaque mois, j’erre dans la campagne
Comme il me plaît ; et je suis en repos. »

Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,

Le Lion sort, et vient d’un pas agile.
Le fanfaron aussitôt d’esquiver :
« Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,
S’écria-t-il, qui me puisse sauver ! »
La vraie épreuve de courage
N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :
Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,
S’enfuit aussitôt qu’il le voit.

Jean de La Fontaine Livre VI, fable 2

Le lion et le chasseur. G. Doré Source gallica .bnf.fr/BnF

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Un opéra : “les Huguenots” de Meyerbeer

Une belle soirée instructive !

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer à l’Opéra Bastille. Créée le 29 février 1836, cette oeuvre fleuve – 3 heures -, représentée plus de 1000 fois à l’Opéra de Paris jusqu’en 1936, mérite d’être (re)découverte. Pompona vous raconte.

Les Huguenots - Opéra Bastille

Les Huguenots. Acte I. ©Agathe Poupeney

Un opéra célèbre en son temps, oublié depuis presque un siècle, et remonté aujourd’hui: on applaudit des deux mains. Ce motif était d’ores et déjà suffisant pour faire preuve de curiosité et se précipiter à la Bastille.

Passons sur le message d’intemporalité que veut nous délivrer Andreas Kriegenburg – avec en exergue au début de l’opéra une datation à 2063 – et laissons-nous plutôt porter par la très belle mise en scène qui met en valeur les costumes exceptionnels de Tanja Hofman. Selon l’imagination du spectateur, ils donnent à voir différents tableaux du XVIe siècle. A chaque “camp” ses couleurs: les protestants dans les teintes sombres de gris ou noir dans des costumes qui semblent issus des tableaux flamands fort connus ; les catholiques en rouge, parme et violet. On se croirait dans des tableaux de Breughel. Mention spéciale à la scène I de l’acte II “dans le parc du château de Chenonceau” où la poésie de la mise en scène s’accorde pleinement à la beauté des vocalises de Lisette Oropesa qui joue la scène admirablement. Pure féérie de cet acte avant le déchaînement du massacre final.

Les Huguenots Lisette Oropesa

Les Huguenots. Acte II. ©Agathe Poupeney.

L’opéra est également porté par une très belle distribution, tant des premiers rôles que des seconds : la voix de basse de Paul Gay illustre porte le personnage peu sympathique du comte de Saint-Bris, Florian Sempey nous campe un comte de Nevers enlevé et Nicolas Testé interprète merveilleusement le vieux serviteur Marcel. Quant à Lisette Oropesa dans le rôle de Marguerite de Valois – la reine Margot! -, elle illumine l’opéra de bout en bout. Le choeur de l’Opéra de Paris est magnifique et fait supporter les longueurs musicales.

On se souvient que Liszt eut d’abord de l’admiration pour Meyerbeer : en juin 1848, il s’attira même la colère de Schumann lorsqu’il fit l’éloge de Meyerbeer au détriment de Mendelssohn -; en novembre 1848, il donna en concert le quatrième acte des Huguenots à Weimar. Quelques années plus tard, Liszt écrivait à propos de Robert le Diable : “Quelque habileté et talent qu’il y ait dans cet opéra, il commence pourtant à tomber passablement en loques, et à moins d’une très belle exécution,il y a des morceaux qui deviennent insoutenables […]. Leurs gargouillades me faisaient l’effet d’une imitation des grandes eaux de Versailles…”.

Avouons-le: cette critique de Liszt pourrait parfaitement se transposer aux Huguenots, l’un de ces grands opéras historiques du XIXe siècle – Un drame sur fond historique, aux situations tragiques avec des décors et des ballets fastueux – dont le succès fut immédiat à l’époque, assez daté aujourd’hui. Après le succès retentissant de Robert le Diable, Meyerbeer mit cinq ans pour écrire ce nouvel opéra dont il confia une nouvelle fois l’écriture du livret à Eugène Scribe, l’auteur dramatique le plus célèbre et le plus joué de l’époque – “son théâtre a fait le tour du monde” (Sainte-Beuve) -. Sur fond de massacre de la Saint-Barthélémy, sur une méprise comme seul le permet l’opéra, Raoul refuse le mariage avec Valentine, déclenchant ainsi le drame qui trouve son dénouement deux heures plus tard! Et il est vrai qu’au cours des quatrième et cinquième actes, l’esprit vagabonde par moment et se rappelle cette phrase assassine de Wagner : “Meyerbeer est petit, essentiellement petit, et malheureusement je ne rencontre plus personne qui soit tenté d’en douter.” (lettre à Liszt du 5 juin 1849)

Il nous revient également à l’esprit les Lettres d’un voyageur de George Sand dont la lettre XI est adressée à Giacomo Meyerbeer. C’est de Genève, après avoir visité l’église réformée, que le Voyageur fait, à travers Les Huguenots, un éloge paradoxal du spectacle lyrique. Ecoutons-le:

“Carissimo Maestro, vous m’avez permis de vous écrire de Genève, et j’oe user de la permission, sachant bien qu’on ne vous accusera jamais de camaderie avec un pauvre poète de mon espèce. C’est pourquoi, contre tous les usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser votre modestie.

[…] Pour en revenir à l’apparition des Huguenots, je vous confesse que je n’attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me fusse contenté de moins. […] Je savais que, quels que fussent le poème et le sujet, vous trouveriez, dans votre science d’instrumentation et dans votre habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le public, de mater les récalcitrants et d’endormir les cerbères de la critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets d’orchestre, toutes les richesses d’harmonie dont vous possédez les mines inépuisables.
[…] Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer des personnages de premier ordre là où l’auteur du libretto n’a mis que des accessoires?

Les Huguenots. Acte III Marcel et Valentine.

Les Huguenots. Acte III. ©Agathe Poupeney.

Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle l’amitié comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l’heure du martyre, n’est-ce pas le type luthérien dans toute l’étendue du sens poétique, dans toute l’acception du vrai idéal, du réel artistique, c’est-à-dire de la perfection possible?
Cette grande fille brune, courageuse, entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du maryture protestant, n’est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de prendre place à côté de Marcel!

Nevers, ce beau jeune homme en satin blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous avez su luiu donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque, une nature qu’on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à propos de son mariage.

Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l’a accablé M. Scribe.

Adolphe Nourrit

Adolphe Nourrit. Source : gallica.fr

La vive sensibilité et l’intelligence rare de Nourrit [Adolphe Nourrit est le grand ténor qui a joué le premier le rôle de Raoul] luttent en vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable cvictime à situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se relève au troisième acte! comme il tire parti d’une scène que des puritanismes, d’ailleurs estimables, ont incriminée un peu légèrement, et que, pour moi qui n’entends malice ni à l’évanouissement ni au sofa de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! Ô maître! vous êtes un grand poète dramatique et un grand faiseur de romans. J’abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher de l’ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que la situation l’exige, parce que la vérité damatique vous cause quelque souci, à vous; parce que vous n’admettez pas qu’il y ait de la musique de musicien et de la musique de littérateur, où le charme de la mélodie ne doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en règle, avec coda consacrée et trait inévitable, au héros qui tombe percé de coups sur l’arène”.

Sources : dossier de presse Opéra Bastille;
Bara O., “L’opéra idéal selon la lettre à Meyerbeer”, Lettres d’un voyageur;
Liszt F. et Wagner R., Correspondance, Gallimard, 2013.
Sand G., Lettres d’un voyageur, “Lettre XI à Meyerbeer”.

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°54 – Le Lion s’en allant en guerre

Le Lion s’en allant en guerre

Le Lion dans sa tête avait une entreprise.

Il tint conseil de guerre, envoya ses Prévots,
Fit avertir les animaux :
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise.
L’Eléphant devait sur son dos
Porter l’attirail nécessaire
Et combattre à son ordinaire,
L’Ours s’apprêter pour les assauts ;
Le Renard ménager de secrètes pratiques,
Et le Singe amuser l’ennemi par ses tours.

Renvoyez, dit quelqu’un, les Anes qui sont lourds,

Et les Lièvres sujets à des terreurs paniques.
– Point du tout, dit le Roi, je les veux employer.
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L’Ane effraiera les gens, nous servant de trompette,
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talents :
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.

Jean de La Fontaine Livre V, fable 19

Le lion s’en allant en guerre. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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Les Flâneries de Soracha n° 6 : hommage à Oronce Fine

En hommage à Oronce Fine (1494-1555)

Tout a commencé par un petit coin de verdure où l’entretien du lieu semble laissé à la fantaisie de Dame Nature. Au centre, un minuscule bassin est presque envahi par les herbes. Entouré de grilles, le square est fermé; promeneur, passe ton chemin. Car il s’agit bien d’un square – comme l’indique son nom – : square Oronce Fine.

Square Oronce Fine

Square Oronce Fine. Paris 5eme. ©LeRat de Soracha.

Partons sur les traces d’Oronce Fine…

Portrait d'Oronce Fine

Oronce Fine.

Oronce Fine est né le 20 décembre 1494 à Briançon d’un père médecin passionné d’astrologie : il a même construit un appareil pour observer les mouvements des planètes. Orphelin très jeune, l’enfant est envoyé à Paris chez un compatriote – Antoine Silvestre – qui enseigne les belles lettres au collège de Montaigu.

Notre première étape nous conduit au collège de Navarre où le jeune Oronce fait ses études. Excellent élève, le jeune homme se passionne pour les mathématiques qu’il étudie dans les livres car elles sont alors peu enseignées.
Fondé en 1304 par Jeanne de Navarre, l’épouse de Philippe le Bel, le collège de Navarre est l’un des célèbres collèges installés le long de l’actuelle rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Supprimé à la Révolution, il est remplacé par l’école centrale des travaux publics créée le 11 mars 1794 par la Convention, sous l’influence du mathématicien Gaspard Monge, laquelle devient en 1795 l’Ecole Polytechnique. Nous pouvons encore voir le portail d’entrée construit en 1838 au n°5 de la rue Descartes.

Collège de France

Porte d’entrée du Collège de France ©Le Rat de Soracha.

Notre deuxième étape nous conduit au Collège de France. Pour vivre, Oronce devient correcteur d’imprimerie, au service des éditeurs. Presque toutes les publications se font à cette époque en latin. Fine dessine également les figures dans les livres qu’ils “corrigent”: en 1515, il collabore ainsi au Theoricae novae planetarum, id est septem errantium syderum du mathématicien et astronome Georg Peurbach. En 1516, Oronce Fine devient professeur de mathématiques au collège de Navarre. Dix ans plus tard, il publie son premier traité d’astronomie : Aequatorium planetarum unico instrumente comprenhensum.

En 1531, Fine défend les mathématiques dans son Epistre exhortative touchant la perfection et commodite des arts liberault mathematiques qu’il dédie au roi. Il souhaite que l’enseignement des mathématiques se répande au-delà des universités. En réponse, François Ier le nomme lecteur royal et lui confie une chaire de mathématiques au Collège de France.

Promathesis – Illustration.

Fine écrit la première version de son ouvrage Protomathesis, considéré comme un recueil encyclopédique des savoirs. Il s’agit de 4 traités illustrés comprenant des livres d’arithmétiques, de cosmographie, de géométrie et de gnomonique – l’art de construire des cadrans solaires.

Fine invente aussi des instruments mathématiques, tel le “carré géométrique” qu’il présente dans son ouvrage Un bref et singulier Traicté touchant la composition et usage d’un instrument appelé le quarré géométrique.

 

Notre troisième étape nous conduit à la Bibliothèque Sainte-Geneviève où se trouve, depuis 1969, la plus ancienne horloge planétaire sur les cinq conservées. L’horloge a été construite en partie par Oronce Fine pour le cardinal de Lorraine en 1553 comme en témoigne l’inscription sur le cadran astrolabique. Les faces strictement planétaires sont plus anciennes remontent probablement au début du XVIe siècle ou aux dernières années du XVe siècle. A sa mort, le cardinal de Lorraine en fit don à la bibliothèque des Génovéfains de l’Abbaye Sainte-Geneviève.

Horloge planétaire. Bibliothèque Sainte-Geneviève

Horloge planétaire. Bibliothèque Sainte-Geneviève. ©LeRat de Soracha.

L’horloge d’Oronce Fine est une tour pentagonale montée sur un grand piédestal de bois sculpté représentant cinq greffons dressés autour d’une colonne, surmontée d’un globe céleste qui tourne selon le mouvement quotidien de la sphère des fixes. Cinq faces de la tour sont affectées aux cadrans : l’une porte le cadran solaire et le cadran astrolabique modifiés par Oronce Fine, les autres les cadrans planétaires.

Une horloge planétaire représente le mouvement de la voûte planétaire, conçue par l’astronomie à la fin du Moyen Âge. Ce n’est pas un instrument scientifique; elle a pour but de faire apprécier la compétence des astronomes et des horlogers à un public ignorant l’harmonie des mouvements célestes, Elle doit émerveiller, instruire, étonner.

Notre dernière étape nous mène sur le site Gallica. Car Oronce Fine est aussi un cartographe. En 1525, il réalise la Nova totius Galliae descriptio, première carte de France de cette dimension.

Oronce Fine. Carte de France

Oronce Fine. Carte de France

En 1531, il crée une mappemonde bi-cordiforme Nova et integra universi orbis descriptio. Devant le succès de cette mappemonde, il en fait une autre en 1534-1535 en projection cordiforme Recens et integra orgis descriptio :

Oronce Fine. Mappemonde en forme de coeur.

Oronce Fine. Mappemonde en forme de coeur.

Selon la plaque apposée sur les grilles du square par la Société Fraternelle des Hautes Alpes, Oronce Fine aurait été aussi musicien – il aurait écrit une méthode pour enseigner le luth – et philologue.

Oronce Fine - Usage du Quarré mathématique

Illustration – Usage du quarré géométrique.

Terminons cet hommage par ces vers écrits à sa mort:
Le corps en terre à la fin s’est rendu
D’Oronce mort. Mort ? c’est mal entendu ;
Il est là-haut apellé par les Dieux,
Pour avec eux vivre, et régir les cieux ;
Il est ravi sur la machine ronde
Pour mieux la voir et régler : en ce monde
Ne fut trouvé digne de telle charge
Autre vivant, tant fut il docte et sage.
Donc aux cieux son esprit s’est rendu :
Voilà pourquoi, hélas, l’avons perdu ».

Sources :
Oronce Fine sur Gallica;
Gallois L., La grande carte de France d’Oronce Fine, Annales de géographie, 1935, 250, p. 337-348; ,
Poulle E., « Les mécanisations de l’astronomie des épicycles : l’horloge d’Oronce Fine », communication à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, CR des séances, 118e année, n°1, 1974, p. 59-79

Les vrais pourtraits et vies des hommes illustres, 1584.

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°53 – Le Lion amoureux

Le Lion amoureux

À Mademoiselle de Sévigné

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
À votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d’une Fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un Lion qu’Amour sut dompter ?
Amour est un étrange maître.

Heureux qui peut ne le connaître

Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La Fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l’assurance
De venir à vos pieds s’offrir,
Par zèle et par reconnaissance.

Du temps que les bêtes parlaient,

Les Lions, entre autres, voulaient
Être admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? Puisque leur engeance
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla.

Un Lion de haut parentage,

En passant par un certain pré,
Rencontra Bergère à son gré :
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur ;
La refuser n’était pas sûr ;
Même un refus eût fait, possible,
Qu’on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin.

Car outre qu’en toute manière

La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D’amoureux à longue crinière.
Le Père donc ouvertement
N’osant renvoyer notre amant,
Lui dit : Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu’à chaque patte

On vous les rogne, et pour les dents
Qu’on vous les lime en même temps.
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux,
Étant sans ces inquiétudes.
Le Lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.
On lâche sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.
Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu prudence.

Jean de La Fontaine Livre VI, fable 1

Le lion amoureux. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF