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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°77 – Le Renard et les raisins

Le Renard et les raisins

Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de La Fontaine Livre III, fable 11

Le renard et les raisins. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

 

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°76 – Le Renard et le Bouc

Le Renard et le Bouc

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc des plus haut encornés.
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
L’autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d’eux se désaltère.
Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compère ?

Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m’élevant,
A l’aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t’en tirerai.

– Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.
Je n’aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l’avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l’exhorter à patience.

Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n’aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors.
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts :
Car pour moi, j’ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.

Jean de La Fontaine Livre III, fable 5

Le renard et le bouc. G. Doré Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°75 – Le Coq et le Renard

Le Coq et le Renard

Sur la branche d’un arbre était en sentinelle

Un vieux Coq adroit et matois.
“Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
Nous ne sommes plus en querelle :
Paix générale cette fois.
Je viens te l’annoncer ; descends, que je t’embrasse.

Ne me retarde point, de grâce ;

Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte à vos affaires ;
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux dès ce soir.

Et cependant viens recevoir

Le baiser d’amour fraternelle.
– Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais
Apprendre une plus douce et meilleur nouvelle
Que celle
De cette paix ;

Et ce m’est une double joie

De la tenir de toi. Je vois deux Lévriers,
Qui, je m’assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie.
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je descends ; nous pourrons nous entre-baiser tous.

– Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :

Nous nous réjouirons du succès de l’affaire
Une autre fois. Le galand aussitôt
Tire ses grègues, gagne au haut,
mal content de son stratagème ;
Et notre vieux Coq en soi-même
Se mit à rire de sa peur ;
Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.

Jean de La Fontaine Livre II, fable 15

Le coq et le renard. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

 

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°74 – Le Renard et la Cigogne

Le Renard et la Cigogne

Compère le Renard se mit un jour en frais,

Et retint à dîner commère la Cigogne.
Le régal fut petit, et sans beaucoup d’apprêts ;
Le galant pour toute besogne
Avait un brouet clair (il vivait chichement.)
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La Cigogne au long bec n’en put attraper miette ;
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
À quelque temps de là la Cigogne le prie :
Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie.

À l’heure dite il courut au logis

De la Cigogne son hôtesse,
Loua très fort la politesse,
Trouva le dîner cuit à point.
Bon appétit sur tout ; Renards n’en manquent point.
Il se réjouissait à l’odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.
On servit pour l’embarrasser
En un vase à long col, et d’étroite embouchure.
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer,
Mais le museau du Sire était d’autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis ;

Honteux comme un Renard qu’une Poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris,
Attendez-vous à la pareille.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 18

Le renard et la cigogne. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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Les flâneries de Soracha – n° 8 : Les ruines de l’abbaye du Lys à Dammarie les Lys

Sur les traces de Saint-Louis et de Blanche de Castille

Promenade romantique

Bat, Le Rat et Pompona vous invitent à découvrir les ruines de l’abbaye cistercienne du Lys, située à Dammarie-les-Lys, près de Melun, à la lisière de la forêt de Fontainebleau.

Abbaye du Lys

Ruines de l’abbaye du Lys à Dammarie-les-Lys. © soracha

Nombreuses sont les ruines d’abbayes en Île-de-France, lieux de magnifiques promenades que Bat, Le Rat et Pompona vous invitent à découvrir.

Durant tout le Moyen Age, les monastères et les abbayes se multiplient en Occident. Ils sont tous régis par des règles de vie, fondées sur l’obéissance au chef de la communauté et à une discipline de vie ordonnée autour de la prière et du travail.

Proposée par Benoît de Nursie, fondateur du monastère du Mont-Cassin en 529, la règle de Saint-Benoît répartit harmonieusement le travail manuel, le travail intellectuel, dans l’emploi du temps des moines. L’ordre bénédictin connaît ainsi un grand essor et s’impose dans le monde occidental.

Abbé du Languedoc au IXe siècle, Benoît d’Aniane poursuit l’expansion de l’ordre bénédictin. Deux réformes donnent ensuite naissance à deux nouvelles branches :

  • l’ordre des Clunisiens, installés à Cluny en Bourgogne à la fin du Xe siècle, dont l’abbaye va devenir au cours des siècles suivants un immense empire monastique, indépendant et tentaculaire, disparu à la Révolution ;
  • l’ordre des Cisterciens au XIIe siècle, sous l’autorité de Bernard de Clairvaux (1090-1153), fondateur de l’abbaye éponyme, située en Champagne – qui reproche à l’ordre de Cluny un manque d’ascétisme dans sa conduite, dans l’art et dans la liturgie et prône un éloignement du monde.

« Les murs de l’église resplendissent, mais les pauvres souffrent […] Ses pierres sont couvertes d’or, mais ses enfants sont nus […] Que viennent faire dans vos cloîtres où les religieux s’adonnent aux saintes lectures, ces monstres grotesques, ces extraordinaires beauté difformes et ces belles difformités ? Si toutes ces inepties ne provoquent pas la honte, du moins devrait-on reculer devant la dépense ! » (Apologie adressée en 1124 par Bernard de Clairvaux à Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims).

Au XIIIe siècle, trois grandes abbayes cisterciennes, richement dotées par le roi Louis IX – Saint-Louis -, ou par sa mère Blanche de Castille, protectrice de l’ordre des cisterciens, sont construites en Île-de-France : Royaumont, située près d’Asnières-sur-Oise, fondée en 1228 en exécution du testament de Louis VIII, père de Saint-Louis, Maubuisson située près de Pontoise, créée en 1236 – où Blanche de Castille est ensevelie à sa mort en 1252 – et l’abbaye du Lys bâtie de 1244 à 1248.

Dès 1248, des moniales venues de l’abbaye de femmes de Maubuisson s’installent dans l’abbaye du Lys. Parmi elles, Alix de Vienne, entrée dans les ordres après le décès de son époux et parente de Blanche de Castille, devient la première abbesse de l’abbaye jusqu’à sa mort en 1260. D’importantes donations sont faites à cette abbaye cistercienne de femmes qui devient très prospère. En 1251, la reine Blanche constitue « à ses chères filles du Lys » des rentes sur la prévôté d’Etampes – enregistrées sur une charte de Louis IX datée du camp de Césarée. En 1253, le cœur de Blanche de Castille y est déposé. Et quelques années plus tard, Philippe IV le Bel donne au trésor de l’abbaye le cilice de Saint-Louis – partagé en trois, il est aujourd’hui conservé dans l’église Saint-Aspais de Melun, dans la cathédrale de Meaux et une petite partie a été donnée à l’église paroissiale de Dammarie – ainsi que deux os d’un bras du roi et la cassette ornée d’émaux fleurdelysés dans laquelle le roi enfermait ses aumônes – dite « cassette de Saint-Louis” aujourd’hui conservée au Musée du Louvre -.

 

ruines de l'abbaye du Lys

Ogives et fenêtres. © LeRat/Soracha

ruines de l'abbaye du Lys

Pilier du choeur. © LeRat/Soracha

Détruite au XIVe siècle, l’abbaye est reconstruite en 1644 par l’abbesse Marguerite-Marie de La Trémoille. Les reliques attirent alors les pèlerins de fort loin. On raconte qu’en visite à l’abbaye, la reine Christine de Suède aurait demandé aux religieuses : « avec des vœux, pourquoi des grilles et avec des grilles, pourquoi des vœux ? » Vendue en 1792, devenue dépôt de boeufs, l’abbaye est démolie en 1796.

De nos jours, il faut faire preuve d’imagination pour rebâtir cette abbaye prospère et faire revivre la vie des moniales dont la journée était rythmée par les activités spirituelles et liturgiques.

Il ne reste plus aujourd’hui qu’une partie du chœur de l’église, le transept saillant et deux chapelles … ainsi qu’une plaque tombale avec une fleur de lys.

Pierre tombale à l'abbaye du Lys

Pierre tombale avec fleur de lys. ©Le Rat/Soracha.

Ruines de l'abbaye du Lys

Transept. ©Le Rat/Soracha

Havre de paix au cœur d’un agréable parc, ces magnifiques ruines invitent à la mélancolie ou à la méditation.

Ruines de l'abbaye du Lys

Ruines de l’abbaye du Lys. ©Le Rat/Soracha

Sources : J. Berlioz, Moines et religieux au Moyen Age, Points Histoire; ss. la dir. de J.-M. Pérouse de Montclos, Guide du patrimoine, Hachette; Guide de l’Île-de-France mystérieuse, Guides noirs, Tchou éditeur; G. Pillement, Les environs de Paris inconnus.

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°73 – Le Corbeau et le Renard

 Le Corbeau et le Renard

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »

A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;,

Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 2

Le corbeau et le renard. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°72 – Le fermier, le Chien et le Renard

Le fermier, le Chien et le Renard

Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins :

Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
Ce dernier guettait à toute heure
Les poules d’un Fermier ; et quoique des plus fins,
Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.
D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
N’étaient pas au compère un embarras léger.
Hé quoi, dit-il, cette canaille,
Se moque impunément de moi ?

Je vais, je viens, je me travaille,

J’imagine cent tours ; le rustre, en paix chez-soi,
Vous fait argent de tout, convertit en monnaie,
Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc :
Et moi maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
Je suis au comble de la joie !
Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
Au métier de Renard ? Je jure les puissances
De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé.

Roulant en son cœur ces vengeances,

Il choisit une nuit libérale en pavots :
Chacun était plongé dans un profond repos ;
Le Maître du logis, les valets, le chien même,
Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté ;
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité :

Les marques de sa cruauté,

Parurent avec l’Aube : on vit un étalage
De corps sanglants, et de carnage.
Peu s’en fallut que le Soleil
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d’un spectacle pareil,
Apollon irrité contre le fier Atride
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit.

Tel encore autour de sa tente

Ajax à l’âme impatiente,
De moutons, et de boucs fit un vaste débris,
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,
Et les auteurs de l’injustice
Par qui l’autre emporta le prix.
Le Renard autre Ajax aux volailles funeste,
Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
Le Maître ne trouva de recours qu’à crier
Contre ses gens, son chien, c’est l’ordinaire usage.

Ah maudit animal qui n’es bon qu’à noyer,

Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?
Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait.
Si vous Maître et Fermier à qui touche le fait,
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
Voulez-vous que moi chien qui n’ai rien à la chose,
Sans aucun intérêt je perde le repos ?
Ce Chien parlait très-à propos :

Son raisonnement pouvait être

Fort bon dans la bouche d’un Maître ;
Mais n’étant que d’un simple chien,
On trouva qu’il ne valait rien.
On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille,
(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur,)
T’attendre aux yeux d’autrui, quand tu dors, c’est erreur.
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t’importe,
Ne la fais point par procureur.

Jean de La Fontaine Livre XI, fable 3

Le fermier le chien et le renard. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°71 – Le Chien à qui on a coupé les oreilles

Le Chien à qui on a coupé les oreilles

« Qu’ai-je fait pour me voir ainsi

Mutilé par mon propre Maître ?
Le bel état où me voici !
Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
Qui vous ferait choses pareilles ? »
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.

Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps

Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature
À piller ses pareils, mainte mésaventure
L’aurait fait retourner chez lui
Avec cette partie en cent lieues altérée :
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
On le munit, de peur d’esclandre.

Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin,

Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main ;
Un loup n’eût su par où le prendre.

 

Jean de La Fontaine Livre X, fable 8

Le chien à qui on a coupé les deux oreilles. G. Doré Source gallica .bnf.fr/BnF

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Théophile Gautier – “Le merle”

“Le merle” Théophile Gautier 

Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d’espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.

C’est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L’hymne d’avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse ;
L’Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l’épaule ont l’hermine,
Comme des magistrats siégeant.
Leur blanc tribunal examine
Un cas d’hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu’il essuie,
L’oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.

Il gronde l’aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l’ombre,
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L’autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi !

Théophile Gautier 1811 – 1872

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°70 – Les deux Chiens et l’Âne mort

Les deux Chiens et l’Âne mort

Les vertus devraient être soeurs,
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos coeurs,
Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :
J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
Peuvent loger sous même toit.
À l’égard des vertus, rarement on les voit
Toutes en un sujet éminemment placées
Se tenir par la main sans être dispersées.

L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent,
[ mais froid.
Parmi les animaux, le Chien se pique d’être
Soigneux et fidèle à son maître ;
Mais il est sot, il est gourmand :
Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.

« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un boeuf, un cheval ?
– Eh ! qu’importe quel animal ?
Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.
Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée
En viendra bien à bout : ce corps demeurera
Bientôt à sec, et ce sera
Provision pour la semaine. »
Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,
Et puis la vie ; ils firent tant
Qu’on les vit crever à l’instant.
L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
L’impossibilité disparaît à son âme.

Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas,
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j’arrondissais mes états !
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
Tout cela, c’est la mer à boire ;
Mais rien à l’homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,
À mi-chemin je crois que tous demeureraient :

Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient
Mettre à fin ce qu’un seul désire.

Jean de La Fontaine Livre VIII, fable 25

les deux chiens et l’âne mort. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF