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Deux expositions : Eugène Delacroix au Louvre et au Musée Delacroix

Bat, Le Rat et Pompona sont allés admirer l’Oeuvre de Delacroix au Louvre et au Musée Delacroix.

Difficile de contester l’apport de ce géant de la peinture française et la maestria des grandes toiles de l’artiste. Qui n’a jamais vu La Liberté guidant le peuple ? Impossible de ne pas encourager les lecteurs à (re)découvrir les oeuvres de cet artiste exceptionnel.

Eugène Delacroix, Le 28 juillet 1830. La liberté guidant le peuple, Paris, musée du Louvre. © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

L’exposition au Louvre “propose une vision des motivations susceptibles d’avoir inspiré et dirigé son activité picturale au fil de sa longue carrière, déclinée en trois grandes périodes.

– De 1822 à 1834, une décennie régie par l’appétit de nouveauté, de gloire et de liberté ;
– de 1835 à 1855, la révélation de la peinture murale, en dialogue avec la tradition et l’apothéose lors de l’Exposition universelle de 1855 ;
– enfin les dernières années, jusqu’en 1863, ouvertes sur le paysage et sensibles au rôle créateur de la mémoire.” (dossier de presse)

 

Bat vous propose toutefois un autre regard, celui d’une contemporaine d’Eugène Delacroix, admiratrice inconditionnelle de l’artiste, grande amie du peintre : George Sand. En témoigne cette lettre du 5 janvier 1853 à Théophile Silvestre qui se propose d’écrire un ouvrage sur Delacroix :

« Monsieur, Je saisis avec plaisir l’occasion que vous m’offrez de vous encourager dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l’objet, puisque vous partagez l’admiration et l’affection qu’il inspire à ceux qui le comprennent et à ceux qui l’approchent.
Il y a 20 ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de pouvoir dire qu’on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la vie de l’homme n’est au-dessous de la mission si largement remplie du maître. […] Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie et cet enjouement qui sont dus à l’obligeance du cœur dans l’intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable résultat de l’ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement. Personne n’a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet. Personne n’a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l’indignation, du doute et de l’ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, le miroir de la mode et le monde de la forme [Shakespeare, Hamlet, III, 1. Delacroix a travaillé de 1834 à 1843 à une série de 16 lithographies inspirées d’Hamlet et a consacré plusieurs tableaux et dessins à des scènes de ce drame], c’est-à-dire, en son temps, un homme du monde accompli. […] Delacroix, vous pouvez l’affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique d’une manière si supérieure qu’il eût été très probablement un grand musicien s’il n’eût pas choisi d’être un grand peintre. Il n’est pas moins bon juge en littérature et peu d’esprit sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui manquent à l’histoire de l’art, et qui resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de l’avenir. […]
Aujourd’hui la plupart de ceux qui lui contestaient sa gloire au début, rendent pleine justice à des dernières peintures monumentales, et comme de raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur cœur et de meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme son Apollon sur le char fulgurant de l’allégorie [Plafond pour la galerie d’Apollon au Louvre].
[…] Je possède en effet plusieurs pensées de ce rare et fécond génie.
– Une sainte Anne enseignant la Vierge enfant, qui a été faite chez moi à la campagne et exposée l’année suivante (1845 ou 1846) au musée. C’est un ouvrage important, d’une couleur superbe, et d’une composition sévère et naïve. [L’Education de la vierge]
– Une splendide esquisse de fleurs d’un éclat et d’un relief incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez moi.
– La confession du Giaour mourant, un véritable petit chef-d’œuvre. [donné à Sand en 1840]
– Un Arabe gravissant la montagne pour surprendre un lion.
– Cléopâtre recevant l’aspic caché au milieu des fruits éblouissants que lui présente l’esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête Shakespeare, ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle reine a inspiré Delacroix d’une manière saisissante.
– Un intérieur de carrières.
– Une composition tirée du roman Lélia, d’un effet magique.
– Une composition au pastel sur le même sujet, enfin plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à la plume, voire des caricatures. Tel est mon petit musée où le moindre trait de cet main féconde est conservé par mon fils et par moi avec la religion de l’amitié. »

Dans Histoire de ma vie, Sand consacre de longues pages à Delacroix auquel le peintre a été très sensible comme en témoigne cet extrait de lettre du 25 juillet 1855 adressée par George Sand à son ami :

« Cher ami, que je suis donc heureuse de vous avoir fait un peu de plaisir. Il faudra que vous relisiez ce chapitre dans l’exemplaire en volume […]. Je vous enverrai donc tout l’ouvrage quand il sera complet. […]
J’ai revu toute votre œuvre, je n’ai guère regardé autre chose, et je suis sortie de là vous mettant toujours, sans hésitation et sans crainte d’aucune partialité, à côté des plus grands dans l’histoire de la peinture et au-dessus, mais à deux cent mille pieds au-dessus de tous les vivants.
En rentrant chez moi, j’ai trouvé l’épreuve du chapitre de mes mémoires que j’avais écrit à Nohant avant mon départ. Je l’ai relu bien tranquillement et loin d’avoir à en retrancher un mot, j’en aurais mis le double si je n’avais craint de vous faire assassiner. J’ai dû me faire pas mal d’ennemis dans la peinture, mais je m’en fiche pas mal aussi. »

Bat vous suggère la lecture des extraits suivants d’Histoire de ma Vie :

La barque de Dante

Eugène Delacroix, Dante et Virgile aux Enfers. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Rau

« Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des artistes, et j’ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à l’ancienneté des relations, et non à la personne. Delacroix n’a pas et n’aura pas de vieillesse. C’est un génie et un homme jeune. Bien que, par une contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le présent et raille l’avenir, bien qu’il se plaise à connaître, à sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les idées du passé, il est, dans son art, l’innovateur et l’oseur par excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et, relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans l’histoire de la peinture.[…]
[…] Le grand maître dont je parle est donc mélancolique et chagrin dans sa théorie, enjoué, charmant, bon enfant au possible dans son commerce. Il démolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux qu’il critique ; car il a autant d’esprit que de génie, chose à quoi l’on ne s’attend pas en regardant sa peinture, où l’agrément cède la place à la grandeur, et où la maestria n’admet pas la gentillesse et la coquetterie. Ses types sont austères ; on aime à les regarder bien en face : ils vous appellent dans une région plus haute que celle où l’on vit. Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes figures de l’allégorie ou de l’histoire qu’il a traitées vous saisissent par une allure formidable ou par un calme olympien. Il n’y a pas moyen de penser, en les contemplant, au pauvre modèle d’atelier, qu’on retrouve dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d’emprunt à l’aide duquel on a vainement tenté de le transformer. Il semble que, si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait cligné les yeux pour ne pas les voir trop réels.
Et cependant ses types sont vrais, quoique idéalisés dans le sens du mouvement dramatique ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme les images que nous portons en nous-mêmes quand nous nous représentons les dieux de la poésie ou les héros de l’antiquité. Ce sont bien des hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plaît au vulgaire de les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivants, mais de cette vie grandiose, sublime ou terrible dont le génie seul peut retrouver le souffle.

Eugene Delacroix, Jeune tigre jouant avec sa mere. 1830. Salon de 1831. Huile sur toile. 130 x 195 cm. Musée du Louvre © RMN- Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-être la science et le droit de faire la démonstration de cette partie de son art, où ses adversaires les plus obstinés n’ont pas trouvé moyen de le discuter ; mais parler de la couleur en peinture, c’est vouloir faire sentir et devenir la musique par la parole. Décrira-t-on le Requiem de Mozart ? On pourrait bien écrire un beau poème en l’écoutant ; mais ce ne serait qu’un poème et non une traduction ; les arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serré étroitement dans les profondeurs de l’âme ; mais, ne parlant pas la même langue, ils ne s’expliquent mutuellement que par de mystérieuses analogies. Ils se cherchent, s’épousent et se fécondent dans des ravissements où chacun d’eux n’exprime que lui-même.
« Ce qui fait le beau de cette industrie-là, me disait gaiement Delacroix lui-même dans une de ses lettres,consiste dans des choses que la parole n’est pas habile à exprimer. – Vous me comprenez de reste, ajoute-t-il ; et une phrase de votre lettre me dit assez combien vous sentez les limites nécessaires à chacun des arts, limites que messieurs vos confrères franchissent parfois avec une aisance admirable. »
Il n’y a guère moyen d’analyser la pensée dans quelque art que ce soit, si ce n’est à travers une pensée de même ordre. Du moment qu’on veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est petit, les grandes pensées des maîtres, on erre et on divague sans entamer en rien le chef-d’œuvre : on a pris une peine inutile.
Quant à disséquer leur procédé, soit pour le louer, soit pour le blâmer, l’étalage des termes techniques que la critique introduit plus ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la musique n’est qu’un tour de force réussi ou manqué. Manqué, ce qui arrive souvent à ceux qui parlent du métier sans en comprendre les termes et en les employant à tort et à travers, le tour fait rire les plus humbles praticiens. Réussi, il n’initie en rien le public à ce qu’il lui importe de sentir, et n’apprend rien aux élèves attentifs à saisir les secrets de la maîtrise. Vous leur direz en vain les procédés de l’artiste, et devant ces naïfs rapins qui s’extasient sur un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur comment cela est fait, vous exposerez en vain la théorie savante des moyens employés ; vous fussent-ils révélés par la propre bouche du maître ils seront parfaitement inutiles à celui qui ne saura pas les mettre en œuvre. S’il n’a pas de génie, aucun moyen ne lui servira ; s’il a du génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira à sa manière de ceux d’autrui, qu’il aura compris ou devinés sans vous. Les seuls ouvrages d’art sur l’art qui aient de l’importance et qui puissent être utiles sont ceux qui s’attachent à développer les qualités de sentiment des grandes choses et qui la là élèvent et élargissent le sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a été grand critique, et, de nos jours, plus d’un critique a encore écrit de belles et bonnes pages. Hors de là, il n’y a qu’efforts perdus et pédantisme puéril.
[…]
On peut bien croire que l’inintelligence du siècle a fait mortellement souffrir cette âme enthousiaste des grandes choses. Heureusement la gaieté charmante de son esprit l’a préservé de la souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve, le géant était trop fortement trempé pour la connaître. Il a résolu le problème de prendre son essor entier, un essor victorieux immense et qui laisse le parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante figure d’Apollon qu’il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans la splendeur des cieux, les chimères qu’il vient de terrasser. Il a résolu ce problème sans perdre la jeunesse de son âme, la générosité et la droiture de ses instincts, le charme de son caractère, la modestie et le bon goût de son attitude.

Hamlet et les sorcières

Eugène Delacroix, Macbeth et les sorcières (premier état, avant la lettre et avant la signature). 1825. Lithographie. 33 x 25,7 cm. Francfort, Stadelisches Kunstinstitut und Stadt. Gallerie © Städel Museum – U. Edelmann – ARTOTHEK

Delacroix a traversé plusieurs phases de son développement en imprimant à chaque série de ses ouvrages le sentiment profond qui lui était propre. Il s’est inspiré du Dante, de Shakespeare et de Goethe, et les romantiques, ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont cru qu’il appartenait exclusivement à leur école. Mais une telle fougue de création ne pouvait s’enfermer dans un cercle ainsi défini. Elle a demandé au ciel et aux hommes de l’espace, de la lumière, des lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s’élançant alors dans le monde de on idéal complet, elle a tiré de l’oubli, où il était question de les reléguer, les allégories de l’antique Olympe, qu’elle a mêlées, en grand historien de la poésie, à l’illustration des génies de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde évanoui ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprétation brûlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a créé un monde de lumière et d’effets, que le mot couleur ne suffit peut-être pas à exprimer pour le public, mais qu’il est forcé de sentir dans l’effroi, le saisissement ou l’éblouissement qui s’emparent de lui à un tel spectacle. Là éclate l’individualité du sentiment de ce maître, enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source cachée au fond des esprits supérieurs grossit toujours à travers les âges.
Il y aura néanmoins toujours un ordre d’esprits systématiques qui reprocheront à Delacroix de n’avoir pas présenté à leurs sens le joli, le gracieux, la forme voluptueuse, l’expression caressante comme ils l’entendent. Reste à savoir s’ils l’entendent bien, et si, dans cette région de la fantaisie, ils sont compétents à discerner le faux du vrai, le naïf du maniéré. J’en doute. Ceux qui comprennent réellement le Corrège, Raphaël, Watteau, Proudhon, comprennent tout aussi bien Delacroix. La grâce a son siège et la puissance a le sien. D’ailleurs les grâces sont des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou chastes selon l’œil qui les voit, selon l’âme qui les formule. Le génie de Delacroix est sévère, et quiconque n’a pas un sentiment capable d’élévation ne le goûtera jamais entièrement. Je crois qu’il y est tout résigné.
Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de grandes œuvres. Quand on le voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant de mille petits maux obstinés à le tenir en haleine, on s’étonne que cette délicate organisation ait pu produire avec une rapidité surprenante, à travers des contrariétés et des fatigues inouïes, des œuvres colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront suivies, s’il plaît à Dieu, de beaucoup d’autres, car le maître est de ceux qui se développent jusqu’à la dernière heure et dont on croit en vain saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.

Eugène Delacroix, Autoportrait au gilet vert. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Delacroix n’a pas été seulement grand dans son art, il a été grand dans sa vie d’artiste. Je ne parle pas de ses vertus privées, de son culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des charmes solides de son caractère, en un mot. Ce sont là des mérites individuels que l’amitié ne publie pas à son de trompe. Les épanchements de son cœur dans ses admirables lettres feraient ici un beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les amis vivants doivent-ils être ainsi révélés, même quand cette révélation ne peut être que la glorification de leur être intime ? Non, je ne le pense pas. L’amitié a sa pudeur, comme l’amour a la sienne. Mais ce qui en Delacroix appartient à l’appréciation publique pour le profit que portent les nobles exemples, c’est l’intégrité de sa conduite ; c’est le peu d’argent qu’il a voulu gagner, la vie modeste et longtemps gênée qu’il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place) la moindre concession à ses principes d’art. C’est la persévérance héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a poursuivi sa carrière, riant des sots dédains, ne rendant jamais le mal pour le mal, malgré les formes charmantes d’esprit et de savoir-vivre qui l’eussent rendu redoutable dans ces luttes sources et terribles de l’amour-propre ; se respectant lui-même dans les moindres choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu d’un feu croisé d’invectives, qui eût étourdi ou écœuré tout autre ; ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse d’un travail longtemps infructueux pour son bien-être et son succès ; vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont s’entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d’organes et gouts se fût si ben accommodée pourtant d’un peu de luxe et de repos !
Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes qui n’ont rien donné à la vanité ou à l’avarice, rien sacrifié à l’ambition, rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix, c’est nommer un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les déclarant honorables, faute de savoir combien la tâche est rude au travailleur qui succombe et au génie qui lutte.

Lettre du 30 mai 1842 de Delacroix à Sand. © Le Rat/Soraca

Je n’ai point à faire l’historique de nos relations ; elle est dans ce seul mot, amitié sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et entre nous cela est d’une vérité absolue. Je ne sais si Delacroix a des imperfections de caractère. J’ai vécu près de lui dans l’intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies, sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu’elle fût. Et pourtant nul n’est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans l’amitié. Son commerce a tant de charmes qu’après de lui on se trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d’être dévoué à qui le mérite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les meilleures heures de purs délices que j’aie goûtées en tant qu’artiste. Si d’autres grandes intelligences m’ont initiée à leurs découvertes et à leurs ravissements dans la sphère d’un idéal commun, je peux dire qu’aucune individualité d’artiste ne m’a été aussi plus sympathique et, si je puis parler ainsi, plus intelligible dans son expansion vivifiante. Les chefs-d’œuvre qu’on lit, qu’on voit ou qu’on entend ne vous pénètrent jamais mieux que doublés en quelque sorte dans leur puissance par l’appréciation d’un puissant génie. En musique et en poésie comme en peinture Delacroix est égal à lui-même, et tout ce qu’il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans qu’il s’en aperçoive”.

George Sand, Histoire de ma vie, Tome V, chapitre 5, extraits choisis.

 

Source : Gallica.bnf.fr
Sources iconographiques : dossier de presse Louvre – Lettre de Delacroix à Sand : © Le Rat / Soracha
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Un spectacle : “le cercle de Whitechapel” au Lucernaire

Une soirée divertissante!

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir Le cercle de Whitechapel de Julien Lefebvre au Lucernaire et ont beaucoup aimé. Bat vous raconte.

Pour le lecteur de roman policier, il est toujours plaisant de voir  des personnages réels associés aux personnages de fiction au gré de vraies fausses histoires. Privilège de la littérature policière qui permet à chaque lecteur de voyager dans des univers qu’il n’a nullement envie de découvrir en vrai.
Réussir cet exploit au théâtre est plus délicat. Tel est le pari très réussi du Cercle de Whitechapel qui nous installe dans l’univers londonien de 1888, et plus particulièrement dans une “pièce” du quartier de Whitechapel où ont eu lieu les meurtres de prostituées perpétrés par un certain Jack l’éventreur. Arrivent l’un après l’autre dans cet endroit Arthur Conan Doyle, Bram Stoker et Bernard Shaw ainsi que Mary Lawson, tous invités par Sir Herbert Greville.

“Jack l’éventreur est aux yeux de tous une légende du mal, un mythe. mais il est aussi un concept, celui du “crime parfait” : cette pierre philosophale que tous les auteurs de roman policier, par l’intermédiaire de leur héros, n’ont eu de cesse, au fil du temps, de prouver son inexistence” nous explique le metteur en scène Jean-Laurent Silvi.

Certes, convenons-en: le thème de Jack l’éventreur a attiré le spectateur dans ce guet-apens. Mais il cède rapidement la place au plaisir de découvrir nos trois détectives. Et tout d’abord à Arthur Conan Doyle. Dans la pièce, Doyle apparaît comme un médecin un peu timoré, soucieux de partir au plus vite prendre son train pour rentrer chez lui à Southsea, invité par Sir Greville car il vient d’écrire Une étude en rouge mettant en scène un détective aux méthodes nouvelles fondées sur l’observation, la déduction et la réflexion, Sherlock Holmes. Vrai ou faux?

Second sur la liste Bram Stoker. Dans la pièce, le père de Dracula, administrateur d’un théâtre, est surtout amateur d’occultisme, de personnages fantasques et de soirées insolites. Vrai ou faux? Troisième sur la liste Bernard Shaw. Dans la pièce, le célèbre journaliste est un dandy odieux, jaloux de Doyle et tout à fait imbu de sa personne. Vrai ou faux? Evidemment quand apparaît Mary Lawson, docteur en médecine, se pose la question du vrai faux personnage?

Tout ceci a bien entendu beaucoup amusé Pompona qui n’a pas pu s’empêcher de relever que Bram Stoker a écrit Dracula en 1897 et que nous ne sommes qu’en 1888.

Mais ce n’est bien sûr pas le seul intérêt de la pièce. Les comédiens sont formidables et portent la pièce avec une énergie communicative qui entraîne la salle dans la bonne humeur, voire l’hilarité. Mentions spéciales à Ludovic Laroche et à Jérôme Paquatte pour leur interprétation de Doyle et Stoker, mais je reconnais volontiers un parti pris pour ces personnages!

Reste enfin l’intrigue de cette comédie policière… dont il n’est pas possible de parler. Le Rat a adoré, mais il ne vous en dira rien. Il fait maintenant partie du “Cercle de Whitechapel”, cette communauté de spectateurs qui connaît la fin, mais n’en livrera pas le secret.

Allez la découvrir au Lucernaire jusqu’au 14 avril.

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Un livre : “N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien” de Francis Huster

Pompona a lu le pamphlet de Francis Huster “N’abandonnez jamais, ne renoncez à rien” et a beaucoup apprécié.

« Peut-être est-ce moins au monde tel qu’il va que je m’en prends qu’à nous-mêmes, cette manière que nous avons de nous accoutumer au pire et de nous assoupir devant ce qui devrait nous révolter. De faire comme si nous n’avions jamais eu de rêves ».

Et voici que Francis Huster nous exprime en 200 pages sa colère en partant d’une jolie idée : comparer nos comportements et celui de Molière.

 

En dix chapitres aux titres choc – « osez la vérité, crever de rire, cultiver ses ennemis », Francis Huster pousse ses coups de gueule, critique l’air du temps et le langage employé – « on ne distingue plus de vieillards, mais des seniors, … plus de cancers mais de longues maladies » –, donne ses conseils pour vivre, vivre pleinement sa vie, ses émotions. Peu importe le quand-dira-t-on, « tant pis pour ceux à qui ça déplaît » … les formules sont lapidaires – « nous allons tous mourir, grand bien nous fasse ! », le style cassant et incisif.

Parallèlement l’ami Molière se construit à l’ombre de Jean-Baptiste Poquelin, son « doublon castrateur, pragmatique, prudent, calculateur, intéressé bon gestionnaire !». Molière qui « dit ses quatre vérités aux puissants comme au peuple avec une égale naïveté ». « Molière, cocu, trahi, ruiné, mais qui finit par tuer Poquelin ».

Molière, jamais entré à l’Académie française de son temps, ni au Panthéon aujourd’hui, fait remarquer acerbe Francis Huster. Et de s’emporter contre certaines idées reçues : Molière n’aurait cherché qu’à séduire et divertir. Faux, archi-faux et Huster de nous expliquer pourquoi.

Et voici les pièces qui défilent : certaines très connues, d’autres moins – George Dandin, La Princesse d’Elide, Mélicerte, Le Sicilien ou l’Amour peintre, Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois gentilhomme, Tartuffe, Le Misanthrope -. Francis Huster évoque aussi les drames plus intimes : la mort du jeune fils de Molière, Louis, la perte de Marquise partie vivre avec Racine, le quotidien avec Armande Béjart.

Une lecture rapide – un livre vite lu. Qu’en reste-t-il ? Un portrait original de Molière et quelques jolies images :

« Chacun a quatre vies.
Celle qu’il vit.
Celle qu’il croit vivre.
Celle qu’il rêverait de vivre.
Puis, une fois mort, celle qu’on lui prête avoir vécue ».

Quelques commandements à retenir:

« Cesse de critiquer les autres : fais mieux qu’eux.
Cesse de convoiter ce que tu n’as pas, : donne-toi les moyens de le posséder.
Ne refuse pas le malheur : affronte-le et profites-en pour t’aguerrir.
Ne contourne pas la difficulté : prends plaisir à la résoudre.
N’attends rien des autres : ils finiront par te suivre !”

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Un spectacle : “Franck Ferrand” au Théâtre Antoine

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir Franck Ferrand au Théâtre Antoine. Le Rat vous raconte.

Franck Ferrand au Théâtre Antoine

Quand Pompona fait sa Précieuse Ridicule, je tiens la plume ! Pour résumer la soirée, je dirais que l’homme est habile, le spectacle efficace et notre plaisir certain.

Franck Ferrand n’est pas un débutant. En Histoire, il s’y connaît. Titulaire d’un DEA, chroniqueur de l’émission « au cœur de l’histoire », il sait de quoi il parle. « Ma vision de l’histoire », c’est de raconter « la grande et la petite histoire », de montrer que l’histoire n’est jamais écrite une fois pour toute, mais qu’elle évolue au rythme des connaissances des historiens.

Taquin le Ferrand ? Faire tirer les sujets développés à des spectateurs permet à Franck Ferrand de citer les autres sujets qui auraient pu être traités, mais qui ne le seront pas. Troie, Mayerling, Marco Polo, Jeanne d’Arc se trouvent ainsi écartés au profit d’Alexandre Ier le grand, petit-fils de la grande Catherine, mort le 19 novembre 1825. Où l’on apprend qu’Alexandre Ier ne serait peut-être mort à cette date …

En guise d’interlude, Ferrand nous raconte qu’enfant, il jouait avec sa cousine Denise à Louis XIV et à Marie-Thérèse entourés de la cour. Quand d’autres se sont vu présidents de la République, pourquoi pas ? Et de rappeler aux spectateurs Colombo et ses enquêtes. Comme dirait ma femme …

Comment les choses se sont-elles passées ? Evidemment on n’y était pas ! Seconde histoire : le sujet sanguinolent. Nouvelle main du public pour tirer le nouveau sujet. Nous avons raté Henri IV, Jack l’éventreur, Zola, Voltaire. Pour nous, « Saint-Leu ». Alors là, silence dans la salle. Saint-Leu ? Kesako ? C’est l’énigme de la mort du dernier prince de Condé le 27 août 1830. Je ne vous en dis pas plus, mais l’histoire mérite d’être contée et Ferrand le fait fort bien.

Dernier sujet : l’affaire dans l’affaire Dreyfus, où le rôle d’Esterhazy, l’auteur du bordereau à l’origine de la condamnation du capitaine Dreyfus. Disons-le clairement : pas la meilleure partie. Pour Bat, à vouloir une vision plus originale, Ferrand aurait dû raconter le rôle de Lucie Dreyfus, une femme admirable qui force l’admiration. Quant à Pompona, elle nous invite à lire ou relire Vincent Duclert, Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote, Fayard, 2006 et Ecris-moi souvent, écris-moi longtemps, la bouleversante correspondance croisée de Lucie et d’Alfred Dreyfus.

Vous l’avez compris : un bon début de soirée – le spectacle est à 19h00 – que vous pouvez prolonger par un dîner festif. Idéal pour cette période de fêtes de fin d’année.

Informations pratiques : Théâtre Antoine

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Un spectacle : “le Ballet royal de la nuit” à l’Opéra royal du Château de Versailles

Une soirée inoubliable !

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir Le Ballet royal de la nuit à l’Opéra royal du Château de Versailles et ont adoré. Bat vous raconte.


Ballet royal de la nuit

Sean Patrick Mombruno incarnant le jeune Louis en heure. Ballet royal de la nuit – © Ph. Delval

23 février 1653.- Cette nuit, le roi danse. La foule se presse pour entrer dans la salle de l’hôtel du Petit-Bourbon, situe parallèlement à la Seine, entre le Louvre et l’église Saint-Germain l’Auxerrois. C’est la plus grande salle de Paris (36 x 16 m), la plus majestueuse avec ses hautes voûtes semées de fleurs de lys, ses colonnes, ses corniches. Elle sert aux grands divertissements de la cour, accueille les grands événements publics liés à la politique royale. Les peintures, sculptures et tapisseries ainsi que les 1200 flambeaux de cire blanche portés par des consoles et des bras d’argent donnent à la salle une clarté perpétuelle. Le jour ne finira jamais.

La première.- Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV, et Mazarin sont installés à l’un des bouts de la salle sous le dais royal tandis que je flotte au milieu des 2500 à 3000 personnes installées sur les gradins tout autour de la salle. Quelle cohue ! Toute la cour, une bonne partie de la bourgeoisie de Paris, probablement bon nombre d’ambassadeurs et autres résidents étrangers se bousculent pour entrer. Le jour de la première du Ballet de la nuit si attendu est enfin arrivé. Le ballet va durer toute la nuit et, à l’aube, un grand bal sera offert par le roi aux gentilshommes et aux dames de la cour. 7 autres représentations vont être données les 25, 27 février, 2, 4, 6 et 16 mars.

Le ballet de cour.- C’est probablement à la fin du règne de Charles IX avec le Ballet des Polonais en 1573 si ma mémoire est bonne que j’ai assisté au premier ballet du genre. Je me souviens du roi Henri IV dansant le Ballet comique de la reine en 1581, puis des ballets que l’on dansait à l’époque du carnaval sous la régence de Marie de Médicis. Louis XIII aussi aimait beaucoup danser. Une année, quelques années avant la naissance du jeune Louis, sans doute en 1635, il avait même composé, chorégraphié et dansé le Ballet de la Merlaison. J’ai toujours adoré ces ballets de cour, dansés par les courtisans et les membres de la famille royale à côté de danseurs professionnels.

« Ballet du roi ».- C’est dire s’il est d’usage que le roi se donne en spectacle et brille parmi les courtisans et les danseurs professionnels lorsque Louis XIV monte sur le trône. Mais le jeune Louis les surpasse tous. C’est au cours du carnaval de 1651 que je l’ai vu danser pour la première fois ; il avait 13 ans et a interprété plus de six rôles dans le Ballet de Cassandre. C’est un danseur virtuose ; il s’entraîne plusieurs heures par jour. Glissades, jetés-battus, fouettés, entrechat, le jeune roi est extraordinaire. Il faut dire qu’il a appris très jeune à danser avec Henry Prévost et Jean Regnault et qu’il a encore les meilleurs maîtres de danse, Beauchamp notamment dont vous avez sans doute entendu parler. Savez-vous que Louis XIV a dansé 23 ballets, interprété 60 rôles ? Au fil des ans, le ballet de cour est devenu le ballet du roi : les courtisans se sont retirés et le roi est resté seul en scène. Le roi-soleil et ses satellites : le marquis de Villeroy, le comte de Saint-Aignan, le comte d’Armagnac et le Marquis de Rassan. Je me souviens encore du 14 février 1670. Ce jour-là, à la fin de la seconde représentation des Amants magnifiques de Molière et de Jean-Baptiste Lully, le roi s’est fait remplacer par Villeroy et d’Armagnac. Il a 32 ans et cesse définitivement de danser.

Livret.- Penchée sur l’épaule d’un fort bel homme, je lis le livret : la musique a été composée par Jean de Cambefort, Jean-Baptiste Boësset, Michel Lambert. Baptiste est déjà arrivé à Paris, il danse cette nuit, mais il n’est pas encore au sommet de sa gloire. Baptiste ? Vous ne savez pas qui est Baptiste ? Oh pardon ! Baptiste n’est autre que Lully, bien sûr ! Les textes sont d’Isaac de Benserade, un poète de cour très apprécié. Giacomo Torelli a inventé toutes les machineries et Louis Hesselin a réalisé de superbes costumes. Le ballet a été conçu par M. Clément, l’intendant de la Maison du duc de Nemours. Entre le crépuscule et l’aurore, 6 heures de ballet avec 260 personnes qui participent dont 96 noms de danseurs, tous des hommes. A côté du roi, Monsieur son frère, leur cousin le duc d’York, 23 nobles, 36 personnalités appartenant au milieu de la cour parmi lesquelles Alexandre Bontemps, premier Valet de chambre du roi, Cabou, avocat au conseil et des artistes de renom tel le portraitiste Henri de Beaubrun. Enfin 59 professionnels et baladins de métier, parmi lesquels le luthiste Louis de Mollier, les maîtres à danser François Verpé, Beauchamps, Regnault, futurs membres de l’Académie royale de danse, créée en 1661.

Louis XIV en soleil

Louis XIV en soleil. Ballet royal de la nuit.
©BNF

Mais que raconte le ballet ?

Un mélange de romans de chevalerie, de symboles, d’emblèmes et d’allégories, d’éléments tirés de la fable et de la mythologie, mais aussi des références à la Fronde, enfin terminée, et aux espoirs tournés vers l’avenir, à la gloire du jeune Louis. Le ballet est composé de 4 parties – quatre « veilles », chacune introduite par le récit chanté d’une ou plusieurs figures divines ou allégoriques, suivi d’entrées de ballets – 43 au total -, mélange de sérieux et de grotesque, où les références à la vie quotidienne alternent avec les scènes peuplées d’êtres fantastiques. Le spectacle se termine avec le Grand ballet et l’entrée du roi en soleil: l’aurore se retire voyant arriver le Soleil suivi des Génies qui lui rendent hommage.

25 novembre 2017.– La foule se presse pour entrer dans la salle de l’opéra royal du Château de Versailles. Quelle excitation ! Ce soir, il nous est donné à voir l’un des spectacles les plus marquants du règne de Louis XIV.

Comment transposer le Ballet royal de la nuit en ce début de XXIe siècle ? « Quelle chance incroyable que vivre cette aventure pour des musiciens d’aujourd’hui, passionnés de musique française du XVIIe siècle ! » nous dit Sébastien Daucé dans sa note d’intention. Certes, mais la partition du Ballet, copiée en 1690 par Philidor Laisné, n’a jamais été achevée et seule la partie du premier violon a été retranscrite. Sébastien Daucé a donc dû se livrer à un travail de recomposition musicale conséquent. « Je me suis accroché ! » dit-il. Pour notre plus grand bonheur. Un enregistrement musical avec son Ensemble Correspondances est sorti chez Harmonia Mundi en 2015. Voilà pour le « donner à entendre ».

Restait le « donner à voir ». – L’entreprise a été confiée à Francesca Lattuada, qui s’est fait assister d’Olivier Charpentier et de Bruno Fatalot pour les costumes. D’emblée, Francesca Lattuada a exclu toute reconstitution historique. « On ne rencontre ce genre de projet qu’une seule fois dans sa vie, voire pas du tout. Le ballet royal de la nuit est une œuvre si dense, si foisonnante, qu’il faut accepter de s’y perdre » écrit-elle. Et de poursuivre : « Le style en est la démesure, la surabondance, la prolifération … La première scène installe le mode interprétatif par quoi il est suggéré qu’on ne peut, en aucun cas, se fier aux seules apparences : ce qui semble inanimé peut se mouvoir, tout être est sujet à métamorphose, à révélation et dévoilement, au sens spectaculaire du terme. […] Ce spectacle, c’est une invitation. Venez voir ce que, ensemble, nous sommes capables de faire. Ce spectacle est une fête pour les yeux ».

“Et bien, divertissez-vous maintenant ».- Voici la Nuit qui s’avance, perchée au sommet d’une immense jupe, ceinturée dans un haut de brocard ; sur la tête, une immense perruque entourée d’une collerette blanche étincelante. De cette extraordinaire costume machine, sort souvent une marionnette mue par des ombres (les manipulateurs tout en noir) reproduction de la Nuit. Place à la féérie : chanteuse et marionnette vont alors reproduire les mêmes gestes chacune à son niveau. Le ton est donné ; la magie opère.

Place à la fantaisie, au merveilleux, au rêve.- Défilent ainsi devant nos yeux, tantôt amusés, tantôt fascinés, le plus souvent subjugués, le lapin lunaire, les Coquettes, Janus et son cheval, les Néréides, Ptolémée et Zoroastre, grands astrologues … Voici la première entrée du jeune Louis en justaucorps noir, collants et bottes rouges montantes, collerette blanche, incarné par Sean Patrick Mombruno. Magnifique danseur au corps sculptural, l’homme ne laisse pas indifférent. Selon Francesca Luattuana, il incarne « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Le Cid, Corneille).

Le spectacle continue.-Chanteurs qui dansent, danseurs qui chantent, acrobates qui jonglent avec toutes sortes d’objets lumineux : voici la féérie du Carnaval reconstituée … Qui est qui ? Le spectateur assiste à un défilé de personnages, tantôt imaginaires, tantôt mythologiques, parfois simplement humains. Magnificence de costumes extraordinaires, perruques incroyables, jeux de couleur des décors incroyables.

3e veille, au cœur de la nuit.-Les heures les plus sombres. Voici le Sabbat qui laisse échapper des monstres nains, danse de Satan puis des 4 vieilles sorcières, suivies des loups garous. Les humains, cachés derrière leurs loups de velours, errent. Le jeune Louis revient en ardent, puis en curieux : féérie de la danse. Avant de clore le Ballet en roi-soleil.

Un magnifique spectacle qui se joue à Dijon les 2, 3 et 5 décembre prochains. Courez-y!

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Une pièce de théâtre : “La règle du jeu” à la Comédie-Française

La Comédie-Française fait son cinéma

Le fauteuil de Molière

Le fauteuil de Molière. ©LeRat/Soracha

Je ne suis pas peu fier.–  Nous sommes allés voir La Règle du jeu d’après Jean Renoir à la Comédie-Française et c’est moi, Le Rat fouineur de culture, qui fait la critique car j’ai adoré !

“Pour écrire le scénario de La Règle du jeu, Jean Renoir s’est inspiré des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, mais aussi du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et du Mariage de Figaro de Beaumarchais dont il cite un extrait en ouverture du film. Autant de textes qui font partie du répertoire de la Comédie-Française. Il m’importait donc de penser la question de la mémoire de cette maison, du contact du passé avec le présent. Et ce à tous les niveaux, dans tout ce qui fait son identité : le Répertoire, le bâtiment, les anciens décors et costumes, la Troupe.  La Règle du jeu m’intéresse d’abord car ce film occupe une place très importante dans mon apprentissage et mon amour du cinéma. Ensuite, c’est un classique du cinéma et la réinterrogation des classiques est au coeur de mes recherches. Et enfin, ce choix rejoint un aspect majeur de mon travail, à savoir la relation entre théâtre et cinéma” (Christiane Jatahy, réalisation et mise en scène de la pièce).

Voilà toute l’explication de ce spectacle. A partir de là, il suffit de se laisser porter et de jubiler. Imaginer les Comédiens du Français essayant de faire chanter les spectateurs de la Comédie-Française, de les faire participer au spectacle dans le spectacle. Je vous le dis, ils ont du boulot ! Pourtant ils sont formidables. Avec une mention spéciale à Serge Bagdassarian fantastique.

Ai-je besoin de vous préciser que Pompona a détesté. Evidemment une chatte précieuse ne va pas au théâtre pour voir du cinéma ni pour faire des singeries. L’ours, les lapins, toute cette mise en scène l’a agacée.

Bat au contraire a trouvé le spectacle fort divertissant. La sorcière philosophe adore ces humains qui se déchirent – il faut bien avouer que le fond du spectacle n’est pas drôle -. Elle a également apprécié ce jeu constant entre spectacle et réalité qui vous perd vos repères au bout d’un moment.

 

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Une pièce de théâtre : Tartuffe au Théâtre de la Porte-Saint-Martin

Nous sommes allés voir le Tartuffe de Molière joué au Théâtre de la Porte-Saint-Martin jusqu’au 31 décembre 2017.


Les comédiens saluant à la fin de la représentation. © Le Rat /Soracha

La première.- Le Tartuffe, peut-être intitulé l’Hypocrite, est représenté pour la première fois devant Louis XIV à Versailles, le 12 mai 1664 pendant la fête des Plaisirs de l’île enchantée. La pièce jouée en trois actes par la troupe de Molière, protégée alors par Monsieur, frère du roi, connaît ce jour-là le succès auprès du roi et de la cour, chacun cherchant à deviner qui se cache derrière le personnage du héros.

L’affaire du Tartuffe.- Les dévots réunis dans la Compagnie du Saint-Sacrement de l’Autel, société secrète influente, constituée de membres issus de l’aristocratie et de la bourgeoisie parlementaire, se déchaînent et lancent une cabale contre Molière qu’ils jugent subversif et libertin. Le 1er août 1664, le curé de Saint-Barthélemy, Pierre Roullé, publie un panégyrique de Louis XIV intitulé : « Le roi glorieux au monde ou Louis XIV le plus glorieux de tous les rois du monde ». Il y prend à partie Molière qu’il traite de « démon vêtu de chair et habillé en homme ».

Louis XIV en interdit la représentation publique, mais accorde une gratification à l’auteur. La pièce n’est représentée qu’en privé ; ainsi le 25 septembre 1664 à Villers-Cotterêts chez Monsieur. Puis la pièce entière et achevée en 5 actes est représentée au château du Raincy devant le prince de Condé le 29 novembre 1664 et le 8 novembre 1665.  Entre-temps, le 14 août 1665, Louis XIV a pris la troupe sous sa protection – qui devient donc la troupe du Roi – et lui accorde 6000 livres de pension.

Le 5 août 1667, Molière risque une représentation publique du Tartuffe dans la salle du Palais-Royal en l’absence du roi. Il change le titre de la pièce pour l’imposteur et le principal personnage devient M. Panulphe. L’hypocrite change de tenue : il a désormais « un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l’habit ». Le 6 août, M. de Lamoignon, président du Parlement de Paris, interdit toute nouvelle représentation de Tartuffe en estimant que la comédie n’a pas à censurer l’hypocrisie religieuse. Molière dépêche alors auprès du roi, occupé au siège de Lille, deux acteurs de sa troupe, La Thorillière et La Grande, porteurs d’un placet. « Monsieur nous protégea à son ordinaire et Sa Majesté nous fit dire qu’à son retour à Paris, elle ferait examiner la pièce de Tartuffe et que nous la jouerions » (registre de La Grange). Mais l’archevêque de Paris, Hardouin-Beaumont de Péréfixe, ayant publié une ordonnance frappant d’excommunication tout fidèle coupable de « lire ou entendre réciter le Tartuffe, soit publiquement, soit en particulier », le roi maintient l’interdiction.

Il faut attendre le 5 février 1669 pour que la permission de représenter Tartuffe en public sans interruption soit accordée. Ce jour-là, la pièce est jouée par la troupe du Roi et remporte un franc succès auprès du public.

Presque 350 ans plus tard.- Nous avons fort apprécié la pièce jouée actuellement au Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Tout d’abord, il y a Michel Bouquet et Juliette Carré, inséparable couple de comédiens si émouvant. Bien sûr, c’est un peu étrange de voir Juliette Carré jouer Madame Pernelle, la mère d’Orgon, interprété par Michel Bouquet, plus âgé qu’elle ! Mais c’est toute la magie du théâtre, magnifiquement rendue par la mise en scène de Michel Fau et les costumes de Christian Lacroix.

Bat a beaucoup aimé la scène où Elmire, l’épouse d’Orgon, confond Tartuffe et prouve toute la duplicité du personnage.

Le Rat a trouvé que les comédiens étaient fantastiques et que leur jeu et les costumes restituaient entièrement l’atmosphère du XVIIe siècle.

Quant à moi, j’ai adoré la diction parfaite des comédiens qui nous permet d’apprécier les vers de Molière.

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Une exposition : Rétrospective “David Hockney” au Centre Pompidou

La rétrospective « David Hockney » est présentée au Centre Pompidou jusqu’au 23 octobre 2017

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), 1972 [Portait d’un artiste (Piscine avec deux personnages)] Acrylique sur toile, 213,5 x 305 cm © David Hockney. Photo : Art Gallery of New South Wales / Jenni Carter Lewis Collection

Bat, Pompona et moi avons été séduits par la rétrospective « David Hockney » au Centre Pompidou. En cette saison estivale, profitez de la fermeture tardive de Beaubourg (21heures pour les expositions) pour visiter l’exposition et admirer le coucher de soleil sur Paris.

L’exposition célèbre les quatre-vingts ans de l’artiste et offre un panorama très complet du parcours artistique de David Hockney jusqu’à ses œuvres les plus récentes.

Comme l’explique Marco Livingtone, « par-delà ses démonstrations de versatilité, ses expérimentations stylistiques, ses recherches techniques et visuelles, l’œuvre de David Hockney a manifesté la constance de son attachement à la figure humaine pendant plus de soixante ans » (extrait du Catalogue de l’exposition). Et c’est sans doute l’une des raisons qui rend ses tableaux si attachants, voire émouvants.  Bat et Pompona ont été tout à fait séduites.

Bat a particulièrement été sensible à la série A rake’s Progress réalisée au début des années 1960 qui font l’écho à la suite gravée entre 1733 et 1736 par William Hogarth retraçant les épisodes de La Carrière d’un libertin. Et elle a particulièrement aimé I’m in the Mood for love – le côté diablotin sans doute – qui illustre de manière très humoristique la découverte de son homosexualité par Hockney et le côté métropole corruptrice de New York.

Hockney refuse de se limiter à un style donné, ce qui a fini par séduire par Pompona. Ce qui n’était pas gagné car je l’avais interrompue dans sa lecture de Madeleine de Scudéry pour l’entraîner voir l’exposition et elle était plus que bougonne ! Mais la série des portraits a achevé de lui redonner sa bonne humeur habituelle et Pompona nous a même inventé au pied levé un conte devant le tableau M. and Mrs Clark and Percy, Percy étant un chat blanc assis de dos sur les genoux de son maître. Comme le dit Hockney, « la création artistique est un acte de partage ».

Pour ma part, j’ai été fasciné par toutes les recherches de Hockney sur l’image : d’abord son utilisation d’un appareil polaroïd – et notamment Walking in the zen garden at the Ryoanji Temple -, puis ses expérimentations initiées avec ses collages d’images et son incroyable installation Four Season ; enfin sa production d’images numériques.

« Dans sa peinture, David Hockney ne s’est jamais préoccupé d’atteindre la vraisemblance, la « vérité »
du « réalisme ». Les seules « vérités » auxquelles il aspire concernent le regard, notre façon de voir,
le monde et les moyens les plus adaptés à la représentation des espaces émotionnels produits par le regard ». (Andrew Wilson, extrait du Catalogue de l’exposition).

Et le résultat est extraordinaire !

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Une exposition : “Golem !” au mahJ

L’exposition “Golem! Avatars d’une légende d’argile” est présentée au musée d’art et d’histoire du Judaïsme jusqu’au 16 juillet 2017

niki de saint phalle

Niki de Saint Phalle Maquette pour Le Golem 1972 Plâtre, 64 × 114 × 118 cm Jerusalem, Israel Museum © 2017 Niki Charitable Art Foundation / Adagp, Paris

Le Rat, Pompona et moi avons beaucoup apprécié l’exposition “Golem! Avatars d’une légende d’argile”. Il vous reste huit jours pour la voir. Courez-y!

Le Golem est un être d’argile animé à l’aide de lettres sacrées. C’est l’un des mythes juifs les plus célèbres et l’une des figures majeures de la littérature fantastique. Être miraculeux et monstrueux à la fois, il oscille entre humanité et inhumanité, entre protection et menace.

Cette légende juive médiévale opère encore aujourd’hui dans un imaginaire mondialisé. L’exposition nous présente cette figure du golem dans les arts visuels à travers un parcours mêlant peinture, dessin, photographie, théâtre, littérature, bande dessinée et jeu vidéo.

Le Rat est resté scotché devant la vidéo de Jakob Gautel, Matière Première (1999) : deux mains, une boule d’argile qui se transforme petit à petit en être humain pour redevenir boule d’argile. Ou comment l’artiste donne vie à la matière inerte.

Dans le même espace, Pompona écoutait le Golem de Jorge Luis Borges, lu lui-même. Regarder la vidéo de Jakob Gautel en écoutant Borges est une expérience magique. Croyez-moi et allez la vivre.

Nivinski

Ignati Nivinski, Esquisse pour les costumes de la pièce Le Golem de H. Leivick, 1925 Crayon, aquarelle, tempera sur papier, 23 × 15 cm. Moscou, Archives nationales russes de littérature et d’art

Nous avons tous les trois beaucoup aimé la salle présentant les esquisses de costumes et de personnages réalisées par Ignati Nivinski (1881-1933) pour la pièce de H. Leivick le Golem. Poème dramatique en huit scènes : poissons, oiseaux, drôles de bonhommes, un univers imaginaire poétique très sympathique et inspirant.

Pour ma part, j’ai adoré l’exposition. Rien de tel que le fantastique pour sortir de son quotidien et vivre un moment fabuleux et extraordinaire.

Et poursuivez cette aventure en lisant le thriller de Jonathan Kellerman et de Jesse Kellerman, Le Golem d’Hollywood (titré également Que la bête s’éveille).

 

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Une expérience théâtrale : “La Fontaine en 10 leçons”

Nous avons beaucoup aimé “La Fontaine en 10 leçons” au Théâtre de l’île Saint-Louis Paul Rey

La Fontaine en dix lecons

Verre et rose. Décor du spectacle. ©Le Rat de Soracha

L’objectif de Jérôme Hauser est de divertir avec des textes classiques, de montrer que les thèmes abordés dans les Fables de La Fontaine qu’il a choisies sont toujours d’actualité.

Le pari est gagné. Mais il est vrai que Bat, Le Rat et moi apprécions beaucoup La Fontaine et que nous connaissons bien ses fables et sa vie.

Bat était enchantée d’entendre “Le lion amoureux”, dédiée à Françoise Marguerite de Sévigné, « la plus jolie fille de France » selon Bussy-Rabutin, courtisée sans succès par Louis XIV :

« Sévigné, de qui les attraits / Servent aux Grâces de modèle, / Et qui naquîtes toute belle,/ A votre indifférence près, /Pourriez-vous être favorable /Aux jeux innocents d’une Fable / Et voir, sans vous épouvanter, / Un lion qu’Amour sut dompter ?

Le Rat a adoré La fable “Le Corbeau et le Renard” créée en verlan par Fabrice Lucchini et reprise par Jérôme Hauser. Elle tombait à point après “Le Rat et l’éléphant” dont il trouvait le choix déplorable et qui l’avait rendu fort bougon. Pour ceux qui l’auraient oubliée, je vous rafraîchis la mémoire avec la chute :  “Il [Le Rat] en aurait dit davantage : / Mais le chat, sortant de sa cage, / lui fit voir en moins d’un instant/ Qu’un rat n’est pas un éléphant”.

Quant à moi, j’ai trouvé les liaisons entre les Fables fort bien faites et j’ai découvert un texte ” le mot” de Victor Hugo que je ne connaissais pas. Et oui ! Allez voir le spectacle et vous comprendrez pourquoi Victor Hugo.