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Une belle soirée instructive !

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer à l’Opéra Bastille. Créée le 29 février 1836, cette oeuvre fleuve – 3 heures -, représentée plus de 1000 fois à l’Opéra de Paris jusqu’en 1936, mérite d’être (re)découverte. Pompona vous raconte.

Les Huguenots - Opéra Bastille

Les Huguenots. Acte I. ©Agathe Poupeney

Un opéra célèbre en son temps, oublié depuis presque un siècle, et remonté aujourd’hui: on applaudit des deux mains. Ce motif était d’ores et déjà suffisant pour faire preuve de curiosité et se précipiter à la Bastille.

Passons sur le message d’intemporalité que veut nous délivrer Andreas Kriegenburg – avec en exergue au début de l’opéra une datation à 2063 – et laissons-nous plutôt porter par la très belle mise en scène qui met en valeur les costumes exceptionnels de Tanja Hofman. Selon l’imagination du spectateur, ils donnent à voir différents tableaux du XVIe siècle. A chaque “camp” ses couleurs: les protestants dans les teintes sombres de gris ou noir dans des costumes qui semblent issus des tableaux flamands fort connus ; les catholiques en rouge, parme et violet. On se croirait dans des tableaux de Breughel. Mention spéciale à la scène I de l’acte II “dans le parc du château de Chenonceau” où la poésie de la mise en scène s’accorde pleinement à la beauté des vocalises de Lisette Oropesa qui joue la scène admirablement. Pure féérie de cet acte avant le déchaînement du massacre final.

Les Huguenots Lisette Oropesa

Les Huguenots. Acte II. ©Agathe Poupeney.

L’opéra est également porté par une très belle distribution, tant des premiers rôles que des seconds : la voix de basse de Paul Gay illustre porte le personnage peu sympathique du comte de Saint-Bris, Florian Sempey nous campe un comte de Nevers enlevé et Nicolas Testé interprète merveilleusement le vieux serviteur Marcel. Quant à Lisette Oropesa dans le rôle de Marguerite de Valois – la reine Margot! -, elle illumine l’opéra de bout en bout. Le choeur de l’Opéra de Paris est magnifique et fait supporter les longueurs musicales.

On se souvient que Liszt eut d’abord de l’admiration pour Meyerbeer : en juin 1848, il s’attira même la colère de Schumann lorsqu’il fit l’éloge de Meyerbeer au détriment de Mendelssohn -; en novembre 1848, il donna en concert le quatrième acte des Huguenots à Weimar. Quelques années plus tard, Liszt écrivait à propos de Robert le Diable : “Quelque habileté et talent qu’il y ait dans cet opéra, il commence pourtant à tomber passablement en loques, et à moins d’une très belle exécution,il y a des morceaux qui deviennent insoutenables […]. Leurs gargouillades me faisaient l’effet d’une imitation des grandes eaux de Versailles…”.

Avouons-le: cette critique de Liszt pourrait parfaitement se transposer aux Huguenots, l’un de ces grands opéras historiques du XIXe siècle – Un drame sur fond historique, aux situations tragiques avec des décors et des ballets fastueux – dont le succès fut immédiat à l’époque, assez daté aujourd’hui. Après le succès retentissant de Robert le Diable, Meyerbeer mit cinq ans pour écrire ce nouvel opéra dont il confia une nouvelle fois l’écriture du livret à Eugène Scribe, l’auteur dramatique le plus célèbre et le plus joué de l’époque – “son théâtre a fait le tour du monde” (Sainte-Beuve) -. Sur fond de massacre de la Saint-Barthélémy, sur une méprise comme seul le permet l’opéra, Raoul refuse le mariage avec Valentine, déclenchant ainsi le drame qui trouve son dénouement deux heures plus tard! Et il est vrai qu’au cours des quatrième et cinquième actes, l’esprit vagabonde par moment et se rappelle cette phrase assassine de Wagner : “Meyerbeer est petit, essentiellement petit, et malheureusement je ne rencontre plus personne qui soit tenté d’en douter.” (lettre à Liszt du 5 juin 1849)

Il nous revient également à l’esprit les Lettres d’un voyageur de George Sand dont la lettre XI est adressée à Giacomo Meyerbeer. C’est de Genève, après avoir visité l’église réformée, que le Voyageur fait, à travers Les Huguenots, un éloge paradoxal du spectacle lyrique. Ecoutons-le:

“Carissimo Maestro, vous m’avez permis de vous écrire de Genève, et j’oe user de la permission, sachant bien qu’on ne vous accusera jamais de camaderie avec un pauvre poète de mon espèce. C’est pourquoi, contre tous les usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser votre modestie.

[…] Pour en revenir à l’apparition des Huguenots, je vous confesse que je n’attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me fusse contenté de moins. […] Je savais que, quels que fussent le poème et le sujet, vous trouveriez, dans votre science d’instrumentation et dans votre habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le public, de mater les récalcitrants et d’endormir les cerbères de la critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets d’orchestre, toutes les richesses d’harmonie dont vous possédez les mines inépuisables.
[…] Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer des personnages de premier ordre là où l’auteur du libretto n’a mis que des accessoires?

Les Huguenots. Acte III Marcel et Valentine.

Les Huguenots. Acte III. ©Agathe Poupeney.

Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle l’amitié comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l’heure du martyre, n’est-ce pas le type luthérien dans toute l’étendue du sens poétique, dans toute l’acception du vrai idéal, du réel artistique, c’est-à-dire de la perfection possible?
Cette grande fille brune, courageuse, entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du maryture protestant, n’est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de prendre place à côté de Marcel!

Nevers, ce beau jeune homme en satin blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous avez su luiu donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque, une nature qu’on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à propos de son mariage.

Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l’a accablé M. Scribe.

Adolphe Nourrit

Adolphe Nourrit. Source : gallica.fr

La vive sensibilité et l’intelligence rare de Nourrit [Adolphe Nourrit est le grand ténor qui a joué le premier le rôle de Raoul] luttent en vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable cvictime à situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se relève au troisième acte! comme il tire parti d’une scène que des puritanismes, d’ailleurs estimables, ont incriminée un peu légèrement, et que, pour moi qui n’entends malice ni à l’évanouissement ni au sofa de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! Ô maître! vous êtes un grand poète dramatique et un grand faiseur de romans. J’abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher de l’ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que la situation l’exige, parce que la vérité damatique vous cause quelque souci, à vous; parce que vous n’admettez pas qu’il y ait de la musique de musicien et de la musique de littérateur, où le charme de la mélodie ne doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en règle, avec coda consacrée et trait inévitable, au héros qui tombe percé de coups sur l’arène”.

Sources : dossier de presse Opéra Bastille;
Bara O., “L’opéra idéal selon la lettre à Meyerbeer”, Lettres d’un voyageur;
Liszt F. et Wagner R., Correspondance, Gallimard, 2013.
Sand G., Lettres d’un voyageur, “Lettre XI à Meyerbeer”.

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