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La Gazette de Soracha n°1 : hommage à Notre-Dame de Paris. – Louise Bertin

Hommage à Notre-Dame de Paris.-
Un opéra : La Esmeralda de Louise Bertin.

Louise Bertin

Louise Bertin

Résumé. – Née le 15 février 1805 et décédée le 26 avril 1877, Louise Bertin, est une compositrice trop méconnue du XIXe siècle, créatrice de plusieurs opéras: Le loup garou, Guy Mannering, Fausto et surtout La Esmeralda, initialement intitulé Notre-Dame de Paris, inspiré du roman de Victor Hugo et dont le livret a été composé par l’écrivain lui-même. Chanté par la grande soprano Cornélie Falcon, les ténors Alfred Nourrit et Eugène Massol ainsi que la basse Nicholas Prosper Levasseur, l’opéra, joué à l’Académie musicale royale, n’a tenu que 6 représentations entre le 16 novembre et le 16 décembre 1836. La misogynie du public de l’époque, le refus de certains de voir Victor Hugo en simple librettiste et la possibilité offerte à certains d’atteindre le puissant Bertin, patron du Journal des Débats, par l’intermédiaire de sa fille Louise, ont contribué à faire disparaître rapidement cet opéra de la scène, opéra qui se révèle pourtant aujourd’hui très moderne et mérite d’être redécouvert.

 

Louis François Bertin Ingres

Portrait de Louis-François Bertin – Ingres

Famille.- Louise Bertin est née le 15 février 1805 dans un milieu cultivé. Son père Louis-François Bertin et son oncle dit Bertin de Vaux dirigent Le Journal des Débats ; sa mère Geneviève Boutard est pianiste. Ses parents tiennent salon dans leur château des Roches à Bièvres dans l’Essonne où ils reçoivent Victor Hugo, Chateaubriand, Rossini, Meyerbeer et Berlioz ainsi qu’Ingres et Delacroix. A la mort de Louis-François en 1841, les deux fils, Edouard et Armand, prennent la direction du journal. Edouard devient inspecteur des Beaux-Arts tandis qu’Armand est membre de la Commission de l’Opéra.

Influente sous la Monarchie de Juillet, la famille est très soudée autour de Louise, handicapée à la suite d’une poliomyélite dans son enfance. Dotée d’une jolie voix de contralto, la jeune femme apprend la composition avec François-Joseph Fétis et le contrepoint et la fugue avec Anton Reicha. Elle veut devenir compositrice, comme le rappelle Fétis dans ses Mémoires :

« Elle brulait du désir d’écrire un opéra ; mais il n’entrait pas dans sa tournure d’esprit de commencer pour cela par apprendre l’harmonie ni le contrepoint ; il dut lui enseigner à écrire des airs, des morceaux d’ensemble et des ouvertures comme on lui avait montré à faire des tableaux […]. Mlle Bertin écrivait ses idées, qui, insensiblement, prenaient la forme du morceau qu’elle voulait faire ; l’harmonie se régularisait de la même manière, et l’instrumentation, d’abord essayé d’instinct et remplie de formes insolites, finissait par rendre la pensée du jeune compositeur. » (Fétis, t. I, p. 414).

Création musicale.- Mais la création musicale est une activité essentiellement masculine, tant elle est considérée au XIXe siècle comme incompatible avec la « nature féminine ». Dans la classe bourgeoise en effet, la femme est cantonnée à un rôle d’épouse et de mère, chargée de s’occuper de ses enfants et de les éduquer. Seules les cantatrices – domaine où les femmes sont irremplaçables – et les hôtesses de salons musicaux sont acceptées, les premières sur la scène, les secondes dans un cadre domestique en leur qualité de maîtresse de maison. L’éducation musicale qui est donnée aux jeunes filles de la bourgeoisie est essentielle, mais limitée ; la plupart des instruments – exception faite du piano – leur sont interdits. Il faut ainsi attendre 1861 pour qu’une femme soit lauréate d’une classe d’écriture musicale au Conservatoire de Paris.

Les compositrices au XIXe siècle vont donc être issues de milieux artistiques ou de familles de l’aristocratie et de la bourgeoisie intellectuelle, le plus souvent d’origine parisienne, qui vont pouvoir leur donner une éducation musicale poussée. Tel est le cas de Louise Bertin qui, soutenue et encouragée par toute sa famille, et grâce au puissant réseau de relations familiales, va pouvoir écrire des opéras et les faire jouer sur les scènes lyriques parisiennes.

Victor Hugo 1832

Victor Hugo – Léon Noël (1832)

Début de la collaboration.- C’est en 1831 que Louise Bertin demande à Victor Hugo de tirer un livret d’opéra de son roman Notre-Dame de Paris. La compositrice a déjà écrit deux opéras comiques – Le loup-garou et Guy Mannering – et vient de composer Fausto, sur un livret qu’elle a écrit d’après Goethe, donné pour trois représentations seulement au Théâtre-Italien. Et alors que Victor Hugo a refusé cette même demande formulée par Rossini et Meyerbeer, il accepte pour son amie.

Une amitié profonde lie la compositrice et l’écrivain, comme en témoigne cette lettre écrite par le poète quand il apprend la noyade de sa fille Léopoldine :

« Chère Mademoiselle Louise,
Je souffre, j’ai le cœur brisé ; vous le voyez, c’est mon tour. J’ai besoin de vous écrire, vous qui l’aimiez comme une autre mère. Elle vous aimait bien aussi, vous le savez. […]
Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l’âme si haute, vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Moi, je vous aime du fond du cœur, et quand je souffre je vais à vous. »

Après la suspension des représentations du Roi s’amuse en 1832, Hugo propose à Louise Bertin de renoncer au projet et obtient cette réponse :

« Monsieur, j’ai beaucoup souffert depuis 8 jours, mais comment avez-vous pu croire un seul instant que je renoncerais à Notre-Dame de Paris pour quoi que ce soit au monde. J’ai de l’amour-propre, Monsieur, et j’aime mieux tomber avec le premier, que réussir avec un autre. Si vous avez jamais remarqué en moi quelques hésitations, vous savez bien qu’il faut les attribuer au sentiment que j’éprouve à vous voir vous occuper d’un travail si au-dessous de votre génie. Comment, moi qui n’admire que vous au monde, pourrais-je refuser l’honneur de mettre mon nom à côté du votre ? ».

Hugo librettiste.- Victor Hugo a dû simplifier l’histoire aux besoins de l’opéra et adapter son style à la musique composée par Louise Bertin au fur et à mesure de l’avancée du livret. De son côté, Louise tente de s’adapter au rythme du vers de Victor Hugo, tout en avouant qu’elle n’y parvient guère :

« J’ai reçu Notre-Dame de Paris. Je remercie ton papa pour ce qui est imprimé, et pour ce qui est écrit. J’ai le cœur le plus navré que jamais des outrages que je fais subir à ce bel ouvrage. Je voudrais que le public, au lieu de mes duos et de mes trios se fit lire l’admirable chapitre sur l’architecture. Comment rendre en musique Claude et Quasimodo traversant silencieusement les rues de Paris ? seuls au milieu de tous, ces deux exceptions presque aussi malheureuses l’une que l’autre ? C’est impossible. Il faut donc renoncer à cela, ôter l’alchimie à Frollo, une bosse ou deux à Quasimodo. C’est un massacre ! et j’en suis complice ! » (Lettre à Léopoldine Hugo).

L’Opéra.- Le titre Notre-Dame de Paris est cependant abandonné au profit de La Esmeralda. La censure a refusé de voir sur scène un prêtre amoureux et assassin ; le mot « prêtre » a été supprimé et transformé en magistrat ! La Esmeralda est donnée à l’Académie royale de Musique – l’opéra Garnier a, rappelons-le, été créé en 1869  -. Composé par une femme – fait extraordinaire repris par tous les journaux de l’époque – et écrit par le grand poète, l’opéra attise la curiosité et attire la foule.

« Une jeune femme écrivant un grand opéra, et de la même main qui pourrait filer une quenouille ou broder curieusement un mouchoir, une écharpe, construisant l’édifice colossal d’une partition ; gouvernant à sa fantaisie toutes les puissances sonores d’un théâtre lyrique, pour combiner les effets d’orchestre avec les résultats des voix récitantes et chorales ; assaisonnant les douces tenues des flûtes, des bassons, des clarinettes, avec les accords heurtés des trombones, le pizzicato des contrebasses, le tremolo des violes, les trilles des violons, c’est prodigieux, cela ne s’est jamais vu ! Ce théâtre, où les musiciens les plus habiles n’arrivent qu’après des triomphes obtenus en d’autres lieux, n’avait point encore ouvert ses portes à des musiciennes. Voilà ce que disaient bon nombre d’habitués de l’Opéra le soir de la représentation de La Esmeralda. Ces amateurs ne craignaient pas de manifester avec franchise un étonnement qui ne faisait point honneur à leur érudition. Une demoiselle écrire un grand opéra ! Pourquoi pas ? Mme Gail, Mlle Loïsa Puget, n’ont-elles pas composé des opéras-comiques ? Une jeune femme tracer des marches d’harmonie, ajuster des groupes d’instruments de cuivre, et faire manœuvre la grosse artillerie de l’orchestre ! pourquoi pas ? » (Castil-Blaze)

Succès.- La première a lieu le 16 novembre chanté par les grands interprètes de l’époque : dans le rôle d’Esmeralda, la soprano Cornélie Falcon (1814-1897) ; dans le rôle de Phoebus, le ténor Alfred Nourrit (1802-1839) ; dans le rôle de Quasimodo, le ténor Eugène Massol (1802-1887) ; dans le rôle de Frollo, la basse Nicholas Prosper Levasseur (1791-1871).

« Le succès du nouvel opéra a dépassé toutes nos espérances : non seulement, il a été applaudi, mais encore il a été écouté avec une émotion toujours croissante. Mes éloges ont attendu, et Dieu sait cependant si cette attente m’a coûté, que des juges plus impartiaux se fussent rangés du côté de l’œuvre nouvelle. Mais aujourd’hui que l’opinion publique semble adopter La Esmeralda, aujourd’hui que la presse entière n’a qu’une voix pour proclamer l’incontestable mérite de cet ouvrage, après une seconde épreuve plus difficile peut-être, mais non moins éclatante, non moins heureuse et non moins décisive que la première, il me semble que moi-même, malgré toutes mes préventions favorables et si légitimes, j’ai bien le droit de parler de l’opéra de Mlle Bertin. » (Jules Janin, Journal des Débats, 17 novembre 1836).

« L’air de Quasimodo, le chant du sonneur qui se réjouit en entendant les cloches, est un tableau musical achevé ; les images pittoresques de l’orchestre, le rythme original et plein de franchise de l’accompagnement, la belle voix de Massol dominant cet ensemble, attaqué de part d’autre avec toute la verve que Mlle Bertin a su lui imprimer, ont excité des transports d’enthousiasme. Un tonnerre d’applaudissements a signalé la dernière cadence du chanteur, il n’a cessé de gronder que pour laisser le cham libre aux réclamations les plus flatteuses et les plus unanimes. Bis ! Bis ! s’est-on écrié de toutes parts ; Massol a répété son air avec un nouveau succès, et ce bis est maintenant de tradition ; l’air de Quasimodo fait fortune à l’Opéra, il va bientôt paraître au concert ; il deviendra populaire. » (Castil-Blaze)

Échec.- La dernière a lieu le 16 décembre 1836, six représentations plus tard. L’opéra est un scandale retentissant, une sorte de « bataille d’Hernani de l’opéra » (L. Régnier et A. Laster).

« Je ne crois pas que depuis Gluck et Piccini, à cette heureuse époque où l’on avait le temps de se haïr et de se battre au nom de la musique, jamais opéra ait soulevé plus de haines et de sympathie, ait rencontré plus de soutiens et aussi plus d’opposants, que l’opéra de Mlle Bertin.
Cette fois toutes les traditions de l’Opéra sont changées. Ordinairement, pour l’Opéra comme tout ce qui est théâtre à Paris, c’est la première représentation qui décide du succès ou de la chute d’un ouvrage. » (Jules Janin, Journal des Débats, 21 novembre 1836).

« Cette pièce trop applaudie et trop sifflée a fait sortir le public de l’opéra de ses convenances accoutumées » (Le Figaro, 23 novembre 1836).

« Toutes nos craintes ont été dépassées ; mais, ô ciel ! qui pouvait prévoir tant de fureurs ? Nous savions bien quelles haines terribles et cachées devaient accueillir ce bel ouvrage ; mais pourtant il nous était impossible de prévoir que cette haine impitoyable imposerait silence à toute une assemblée qui écoutait et qui applaudissait en toute conscience ; les mélodies charmantes et originales auraient trouvé grâce, à coup sûr, devant les spectateurs les plus prévenus, s’il se fût agi seulement d’un lauréat de l’Institut ou de tout autre artiste inconnue. […] Mais cette fois encore, à leur grand chagrin, ils ont trouvé une salle remplie jusques aux combles, une foule attentive ; on écoutait, on applaudissait ; pendant trois actes cette imperceptible et envieuse minorité a été forcée au silence par l’attitude sérieuse et bienveillante de l’auditoire. Encore un instant, et l’opéra était sauvé. D’habiles et utiles coupures avaient été faites dans les cérémonies du dernier acte, tout était dit, quand soudain de furibondes clameurs s’élèvent de diverses parties de la salle des cris : A bas la toile ! se font entendre. Les spectateurs étonnés regardent de tous côtés d’où viennent ces cris furieux ; mais aujourd’hui le vrai public a si fort oublié tous ses droits, qu’il ne sait ni siffler, ni applaudir. Bref la fureur augmente, les acteurs se troublent ; Mlle Falcon s’enfuit, la toile tombe avec tant de précipitations, qu’on eût dit qu’elle obéissait à ces ignobles hurlements. Et voilà comment cette dernière victoire a été arrachée à La Esmeralda au milieu d’une salle remplie jusqu’aux combles, avec une recette de huit mille cinq cents francs, en présence des mêmes spectateurs qui avaient applaudi ces trois actes, et qui restaient étonnés et confondus de l’insolent démenti qui leur était donné !
Je ne sais pas encore quel sera le résultat de cette soirée. La Esmeralda voudra-t-elle encore en venir aux mains avec des ennemis si acharnés et si lâches ? Mlle Falcon voudra-t-elle se souvenir que Mlle Mars, cet illustre et inimitable modèle, à peu près dans les mêmes circonstances et en butte aux mêmes clameurs, forte de l’assentiment public, de sa propre conscience et de son dévouement à l’œuvre insultée, a tenu tête vingt fois de suite à un parterre déchaîné, et l’a enfin réduit au silence et à l’admiration, à force d’énergie, de talent et de volonté ? Voilà ce que j’ignore encore. Mais ce que je sais très bien ; c’est qu’il n’y eut jamais, dans nos annales dramatiques, de fureur pareille à celles qui poursuivent La Esmeralda. C’est que les passions politiques les plus acharnées et les plus violentes devraient être honteuses de s’être ainsi attaquées à une œuvre si originale. » (Jules Janin, Journal des Débats, 19 décembre 1836).

Critique déchaînée.- Entre la première et la dernière représentation, la critique s’est déchaînée. Principalement misogyne d’abord. En voici un exemple particulièrement représentatif avec Henry Blaze de Bury dans la Revue des deux mondes :

« […] le talent de Mlle Louise Bertin, malgré son apparente virilité, est plutôt suave que fort, plutôt mélancolique et tendre que véhément et passionné. Je ne crois pas à cette teinte sombre qu’elle exagère délibérément et comme à plaisir ; là n’est point sa véritable inspiration. Étrange ambition, qui préoccupe les cerveaux les mieux faits. On n’a de cesse qu’on n’ait dépouillé son sexe ou renié sa nature. Un beau jour, celles qui doivent tout à leur souffrance aimable, à leur résignation, à leur foi sincère et catholique, se prennent de bel amour pour la force et la protestation, et, dépouillant cette mélancolie sereine et douce qui va si bien à la pâleur de leur visage, revêtent on ne sait quel semblant de dogmatisme et de virilité. Les insensées ! qui oublient dans leur enthousiasme que changer de sexe c’est répudier en quelque sorte son humanité. Qu’arrive-t-il ? Les femmes qui les adoraient comme l’expression de leurs plaintes inoffensives, s’éloignent d’elles, trouvant désormais leur organe rauque et maussade ; quant aux hommes, ils se prennent à sourire, en entendant Jérémie ou Savonarole prêcher la ruine de l’univers avec une voix de faucet. Oh ! si les femmes voulaient rester là où Dieu les a mises, et ne point rompre avec leur caractère, comme il y en aurait parmi elles de sublimes vers qui se tournerait la commune sympathie, plus puissantes cent fois dans leur faiblesse divine que dans leur force. Qu’est-ce donc que les femmes cherchent hors des limites de leur nature ? elles ont l’amour et les larmes. Quel bien vaut ici bas ces inappréciables trésors qu’elles tiennent du ciel et que les plus grands poètes leur envient ? […]
Une femme, quels que soient d’ailleurs son aptitude, son énergie et son courage ne parviendra jamais à cette force de modération qu’exige le gouvernement de l’orchestre. Sa nature même s’y oppose ; son visage gracieux se riderait à cette peine ; ses blanches tempes se flétriraient à ce travail ingrat. Lorsqu’une femme est assez heureuse pour avoir reçu du ciel la fleur de la mélodie, il faut qu’elle la respire au lieu de l’effeuiller dans le lac tumultueux de l’orchestre ; il faut qu’elle chante et ne cesse de chanter, comme les maîtres d’Italie ou comme l’oiseau du printemps, peu importe. […]
Maintenant, avec les qualités réelles que nous nous plaisons à lui reconnaître, et les éclairs dramatiques qui traversent ses partitions, Mlle Bertin est-elle destinée à composer pour le théâtre ? Franchement, nous ne le croyons pas. Il y a dans le talent des femmes une corde suave et douce qui en fait presque tout le charme, et dont la vibration se perd dans les vastes salles. Cette mélodie, qu’on sait naturellement délicate et dont on aime jusqu’à la faiblesse, a mauvaise grâce à vouloir enfler sa voix pour exprimer autre chose que la mélancolie et les tendres affections de cœur. On est tenté à tout moment d’arracher le masque qui recouvre ces beaux yeux languissants et pleins de larmes. D’ailleurs est-ce bien l’œuvre d’une femme de soulever les tempêtes de l’orchestre et de faire mouvoir les chœurs ?
La musique des femmes n’a d’autres interprètes que la voix et le clavier ; elles prennent de la musique le parfum, la mélodie, elles respirent la fleur sur sa tige. Autrement, si elles veulent la cueillir, comme les hommes, leurs doigts délicats saignent bientôt. La Malibran trouvait dans ses loisirs de ravissantes inspirations, où serpentaient, comme des salamandres dans la flamme, les mille fantaisies de sa nature ardente. »

N’y aurait-il pas quelque inquiétude justifiée pour les hommes à voir des femmes compositrices se demande le critique dans Le Ménestrel du 20 novembre 1836 :

« Méfions-nous des femmes, messieurs, car tout à l’heure elles vont nous prouver qu’elles sont organisées comme nous, que la nature leur a départi un égal degré d’intelligence et de vigueur, qu’elles possèdent la même aptitude à briller dans les sciences et à cultiver les arts, en un mot qu’elles sont douées des mêmes facultés, capables des mêmes efforts, dignes des mêmes privilèges. Alors que deviendra notre amour propre, notre amour propre d’homme ? Et Dieu sait que nous en avons, race routinière ! vous accordez bien aux femmes la finesse et le talent de plaire, vous leur laissez les honneurs des beaux dévouements ; vous leur abandonnez l’empire de la grâce et du goût ; mais dès qu’elles font mine de dévier de l’étroit sentier que vous leur avez tracé, pour essayer leurs pas dans la grande route où s’agitent les hommes, voilà votre orgueil qui se gonfle, votre vanité qui se gendarme. Sexe présomptueux ! qui veux exploiter le monopole du génie, de la science et des affaires publiques, tu te crois seul intelligent, sensé, profond ; mais que deviendrais-tu si tu n’avais la femme pour t’aider de ses conseils , t’encourager d’un regard, te garantir contre mille pièges, et t’épargner la moitié des sottises que tu fais ! Il faut nous exécuter, messieurs : nous n’avons pas une ombre de faculté intellectuelle que la femme ne partage avec nous, et n’ait aussi bien que nous ; nous ne possédons pas une aptitude que la femme ne possède avec nous et tout aussi bien que nous ; un peu plus de force physique résume toute notre supériorité. Hors de là, rien. Chez la femme, le cœur est plus doux, le tact plus fin, les nerfs plus délicats, plus impressionnables. Voilà tout. Mais ce souffle divin qu’on nomme âme ou intelligence, qui descend du ciel et qui doit y remonter, se trouve répandu à égales doses dans l’une et l’autre organisation humaine. […]
La Esmeralda n’en est pas moins un ouvrage remarquable, sous le rapport de l’art, et digne de notre première scène ; la pièce est montée avec autant de soin que de goût, et Nourrit, Levasseur, Massol et Mlle Facon rivalisent de talent et d’intelligence dramatique. Tant que l’Opéra conservera ces artistes, la musique n’y périclitera pas. »

La critique s’est ensuite déchaînée contre Victor Hugo.

« Si l’auteur de ce poème était tout autre que l’auteur du roman de Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo serait en droit de lui demander compte de sa profanation. Dans ce cadre étroit, dans cette pâle copie, sans vie, sans mouvement, sans caractère, qui reconnaîtrait la vaste charpente et l’ardent coloris du tableau originel ? Que sont devenus tous ces incidents, toutes ces aventures qui se pressent, se croisent et s’accumulent, depuis le tournoi d’horribles grimaces dans la salle des Pas-Perdus, jusqu’à la chute de l’archidiacre du haut des tours sur le pavé ? Que sont devenus, tous ces personnages aux traits puissants, à l’expression hardie et profonde ? » (Louis Viardot, critique d’Esmeralda, Le Siècle, 18 novembre 1836).

« Avouons que le poète est pour quelque chose dans le magnifique ennui qui plane sur cette vaste conception. M. Victor Hugo a pris son roman, le plus admirable de ses romans, et sans pitié pour son sublime enfant, s’est amusé à le mutiler, à le dépecer, à le déchiqueter, à le démanteler, à le hacher-menu pour le service de la rue Lepelletier. Plus de cohésion, plus d’intérêt ! Rien ! » (Le Ménestrel, n°155, 20 novembre 1836)

« L’ouvrage de M. Hugo n’est point sans reproche pourtant ; il rythme bien, mais il rythme pour son compte, pour sa propre satisfaction, et non afin de servir son collaborateur. Il met souvent deux rimes dures de suite, ce qui rompt toute cadence ; il conclut sa phrase et la ferme par un point, avant que la phrase musicale ait pu être achevée. Il faut qu’une strophe de huit vers soit divisée en deux quatrains … » (Castil-Blaze)

Quant à Berlioz, qui a dirigé les répétitions à la place de Louise, incapable de le faire compte tenu de son handicap, il se voit attribuer la paternité des meilleurs morceaux !

« Comme il faut toujours que la malveillance intervienne, on a prétendu que cet air n’était pas de Mlle Bertin, mais d’un musicien dont le nom a jusqu’ici fait plus de bruit que l’œuvre qui n’est guère appréciée encore que d’un petit cercle d’amis dévoués. Étrange raisonnement, qui tombe de lui-même ! En effet, s’il arrivait, par fortune, au musicien dont nous parlons, de trouver une mélodie semblable, croyez bien qu’il ne serait pas si galant que d’en aller faire hommage à son prochain, fût-ce même à la fille du directeur du Journal des Débats. Il la garderait pour lui soigneusement, et n’aurait certes pas tort. » ( Henry Blaze de Bury)

Ce que Berlioz réfute expressément dans sa critique publiée à la Gazette musicale du 20 novembre 1836 :

« On a fait à fait à l’auteur de cet article l’honneur de lui attribuer la composition, ou, tout au moins, l’instrumentation de ce morceau. Un tel honneur, qu’il s’estimerait heureux de mériter, il le rend tout entier à mademoiselle Bertin, en protestant de la manière la plus formelle que pour ce bel air, comme pour tout le reste, elle seule l’a conçu, écrit et instrumenté ».

Et que réfute également le compositeur et critique musical Castil Blaze :

« Il n’est donc pas étonnant que Mlle Bertin ait composé un opéra et l’ait fait représenter sur la scène où tant d’autres musiciennes s’étaient déjà signalées. La science de la composition n’est point au-dessus de l’intelligence féminine. Il est vrai que la plupart des virtuoses de ce genre se bornent à trouver quelques mélodies gracieuses qu’elles livrent ensuite à un faiseur, qui les ajute et les polit. Mlle Bertin n’a jamais procédé de cette manière ; tout ce qu’elle a fait entendre est vraiment d’elle pour le fond et pour la forme ; je puis l’affirmer hautement, moi qui l’ai vue travailler, moi qui l’ai vue commencer, suivre et terminer plusieurs morceaux ; moi qui lui ai donné parfois les conseils qu’elle m’a demandés, et qu’elle n’a jamais suivis. Ce qu’il y a de surprenant, d’extraordinaire, c’est qu’elle ait choisi le style sérieux, tragique et se soit ainsi frayé une route dans un genre que les femmes avaient, jusqu’à ce jour, négligé pour de bonnes raisons. […] Chacun suit l’impulsion de son génie ; Mlle Bertin nous a montré dans Fausto, dans Esmeralda, qu’elle se sentait appelée à traiter les scènes les plus terribles et les plus fortement colorées du drame chanté. Elle n’est pas la seule, et parmi les virtuoses de la capitale, je puis citer deux femmes, que des études fortes et consciencieuses ont initiées aux mystères de l’harmonie et de la composition ; Mmes Louise Farrenc et Anna Molinos ne reculeraient certainement pas devant une tragédie lyrique en cinq actes. »

Mais il est évident que certains ont choisi d’atteindre la fille là où il ne pouvait atteindre le père :

« La Esmeralda de Mlle Louise Bertin est le troisième pas dans la carrière d’un talent jeune, mâle et progressif, qui, se sentant incomplet, s’éprouve et se corrige, et, depuis son début, a non seulement à lutter avec lui-même, mais encore avec cent haines que les autres ignorent, et que lui vaut sa position dans le monde. A ce titre seul, Mlle Louise Bertin mérite qu’on l’encourage et la relève. Il faut respecter qui travaille. Après tout, on ne croit guère en soit vainement, et si la note fatale ne chante point en vous, si l’inspiration ne vous sollicite, vous n’irez pas, de gaité de cœur, vous creuser la tête, et boire, après bien des traverses, le calice amer de la publicité, lorsqu’il ne tiendrait qu’à vous de vivre heureux et paisible, environné d’hommages et de soins, et de respirer à loisir, dans la famille, cette fleur de gloire qui n’a pas d’épines. La persévérance est fille de la conviction. Honneur à qui persévère ; je ne sache pas que la conviction fourmille tellement sur nos places et dans nos marchés littéraires, qu’on doive affecter de la maltraiter et de lui faire affront, lorsque, par hasard, elle se rencontre. […]
La Esmeralda est par le style et le caractère dominant, une œuvre cousine de Fausto. Il nous souvient encore de la première représentation de Fausto au Théâtre-Italien, des vieilles haines qui s’émurent à cette occasion, et de tous les amours-propres blessés à mort par le Journal des Débats, qui s’éveillèrent dans leurs sépulcres, revêtirent leurs armures rouillées pour entrer vaillamment en campagne, et venir s’abattre sur l’œuvre d’une jeune femme. Ce fut comme pour Esmeralda, un peu moins acharné peut-être, et rien en cela ne nous étonne ; Mlle Bertin devait bien s’y attendre. Plus la position est élevée, plus l’avenue en est gardée et l’abord difficile. Il est un moment où chaque degré de l’échelle dramatique enfante un obstacle nouveau. Pour peu qu’on ait une poignée d’ennemis en sortant de l’Opéra Comique, on est sûr d’avoir contre soi la multitude en arrivant à l’Opéra. Si Mlle Bertin voulait renfermer sa pensée dans les justes limites d’un petit acte, et se résigner à n’écrire que ballades, romances, cantatilles, villanelles et sornettes à l’usage de Mme Dorus, on la laisserait faire et triompher à son aise. » (Henry Blaze de Bury)

« Mais tous ces brillants accessoires ne doivent pas nous distraire plus longtemps de l’objet principal, la musique, dont a tant parlé sans la connaître, et dont le mérite ne peut manquer d’être reconnue avant peu de tous les gens doués de quelque sentiment élevé de l’art et de la moindre impartialité. Pour ceux qui ont fait leur siège d’avance, comme des passions politiques des haines de parti leur dictent seules leur jugement, nous n’essaierons pas de les combattre ; l’art ne peut ni ne doit rien avoir à démêler avec de pareilles questions. » (Berlioz)

Sources : Florence Launay, Les compositrices en France au XIXe siècle, Fayard. Arnaud et Lise Régner, La réception de La Esmeralda comme révélateur de sa modernité, Colloques de l’Opéra Comique, La modernité française au temps de Berlioz, février 2010. Henry Blaze de Bury, « De la musique des femmes. Mlle Louise Bertin », Revue des deux mondes, 1836, n°4, p. 611-625. Castil-Blaze, “La Esmeralda, musique de Mlle Bertin », Revue de Paris, t. XXXV, 1836, p. 212-218.

Sources visuelles : wikicommons

Pour écouter La Esmeralda : ici.

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La Gazette de Soracha n°10 : Isidore Ducasse ou le comte de Lautréamont

Isidore Ducasse – le comte de Lautréamont – est mort le 24 novembre 1870.

Isidore Ducasse

Isidore Ducasse

Résumé. – Isidore Ducasse est une “météorite” de la littérature française. Né en 1846 à Montevideo (Uruguay), installé à Paris en 1868, il publie sous le pseudonyme du Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror et sous son vrai nom, Poésies I et II, deux ans plus tard, quelques mois avant de mourir au cours du siège de Paris, à peine âgé de 24 ans. Depuis, les Chants de Maldoror sont devenus un ouvrage mythique, indispensable dans toute bibliothèque et dans “Le Monde de Soracha“.

Jeunesse. – Isidore Ducasse est né le 4 avril 1846 à Montevideo en Uruguay. Son père, François Ducasse, instituteur dans la région de Bigorre, a émigré en Amérique du sud où il est devenu chancelier à la légation de France. Sa mère, Céleste Ducasse, meurt quelques semaines après l’accouchement. Le jeune Isidore passe une grande partie de sa jeunesse – et donc de sa vie – en Uruguay avant d’arriver en France vers 1859 où, interne au lycée impérial de Tarbes, il est un bon élève. Entré au lycée impérial de Pau pour poursuivre ses études toujours comme interne, il obtient son baccalauréat ès lettres en 1863.

« Philosophe incompréhensibiliste ». – Ainsi se définit le jeune Isidore au cours de ses études. qui, après un retour à Montevideo en 1867, revient s’installer à Paris, capitale littéraire du monde, pour devenir un auteur. « Ainsi donc, ce que je désire avant tout, c’est être jugé par la critique, et, une fois connu, ça ira tout seul » (Lettre de Ducasse à Auguste Poulet-Malassis du 23 octobre 1869). Subventionné par son père, Ducasse publie en août 1868 de manière anonyme le Chant Premier des Chants de Maldoror chez Balitout, Questroy et Cie.

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. » (Chant I, 1).

Le 10 novembre 1868, Ducasse envoie une lettre à Victor Hugo – qualifié « de Funèbre-Echalas-Vert» dans Poésies I – dans laquelle il lui demande de lui écrire une lettre, ce qui l’aiderait à être imprimé par M. Lacroix, l’imprimeur d’Hugo. Il termine ainsi sa lettre :
«Vous ne sauriez croire combien vous rendriez un être humain heureux, si vous m’écriviez quelques mots. Me promettez-vous en outre un exemplaire de chacun des ouvrages que vous allez faire paraître au mois de janvier ? Et maintenant, parvenu à la fin de ma lettre, je regarde mon audace avec plus de sang-froid, et je frémis de vous avoir écrit, moi qui ne suis encore rien dans ce siècle, tandis que vous, vous y êtes le Tout».

Une seule critique, signée « Epistémon » est publiée, dans La Jeunesse, une revue d’étudiants du Quartier Latin, par Christian Calmeau que Ducasse connaissait probablement :
« Le premier effet produit par la lecture de ce livre est l’étonnement : l’emphase hyperbolique du style, l’étrangeté sauvage, la vigueur désespérée d’idées, le contraste de ce langage passionné avec les plus fades élucubrations de notre temps, jettent d’abord l’esprit dans une stupeur profonde. [ …] Nous ne pousserons pas plus loin l’examen de ce livre. Il faut le lire pour sentir l’inspiration puissante qui l’anime, le désespoir sombre répandu dans ces pages lugubres. Malgré ses défauts, qui sont nombreux, l’incorrection du style, la confusion des tableaux, cet ouvrage, nous le croyons, ne passera pas confondu avec les autres publications du jour : son originalité peu commune nous est garante.»

Lautréamont par Vallotton

Lautréamont imaginé par Félix Vallotton.

Un « écrivain maudit». – Les six chants sont publiés en 1869 à Bruxelles par Lacroix et Verboeckhoven avec comme nom d’auteur «le comte de Lautréamont », pseudonyme sans doute inspiré du Latréaumont d’Eugène Sue, personnage historique, chef d’une conjuration contre Louis XIV.
Lacroix refuse toutefois de vendre le livre en France : « dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont venait de délivrer les dernier bons à tirer de son livre, et celui-ci allait être broché, lorsque l’éditeur – continuellement en butte aux persécutions de l’Empire – en suspendit la mise en vente à cause de certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse. » (Genonceaux)

L’éditeur français des Fleurs du Mal, Auguste Poulet-Malassis, est mis à contribution par Ducasse pour publier l’annonce suivante pour essayer de faire vendre l’ouvrage : « il n’y a plus de manichéens, disait Panglos. – Il y a moi », répondait Martin. L’auteur de ce livre n’est pas d’une espèce moins rare. Comme Baudelaire, comme Flaubert, il croit que l’expression esthétique du mal implique la plus vive appétition du bien, la plus haute moralité. M. Isidore Ducasse (nous avons eu la curiosité de connaître son nom » a eu tort de ne pas faire imprimer en France Les Chants de Maldoror. Le sacrement de la sixième chambre ne lui eût pas manqué. » En Vain.

Chaillou, le dépeceur de rats

Narcisse Chaillou, Le dépeceur de rats.

1870. – Ducasse publie sous son nom deux fascicules en prose intitulés Poésies I et II; aucune critique n’en parle. La guerre franco-prussienne éclate en juillet ; Paris est assiégée en septembre. Chat, chien, corbeaux, brochettes de moineaux sont vendus aux Parisiens, ainsi que les animaux du zoo du jardin d’acclimatation. Un marché aux rats s’organise sur la place de l’Hôtel de ville : les rats sont vendus entre 10 et 15 sous. La variole et la fièvre typhoïde déciment la population. Le 24 novembre, Isidore Ducasse, âgé de 24 ans, est trouvé mort dans sa chambre du 7, rue du Faubourg Montmartre : « le comte de Lautréamont s’est éteint, emporté en deux jours par une fièvre maligne. » (Genonceaux), « la seule gloire vraiment noble de nos temps. » (Villiers de L’Isle-Adam).

Naissance d’un mythe. – Une vie brisée, pas de manuscrits, peu de témoins, tel est l’auteur. Un ouvrage n’appartenant à aucun genre littéraire, inconnu du public du vivant de l’auteur, tel est cet « ouvrage singulièrement moderne » pour reprendre l’expression de Jean-Jacques Lefrère.

« Ce volume, imprimé à Bruxelles, a été, nous assure-t-on, tiré à petit nombre et supprimé ensuite par l’auteur qui a dissimulé son véritable nom sous pseudonyme. Il tiendra une place parmi les singularité bibliographiques ; point de préface, une série de visions et de réflexions en style bizarre, une espèce d’Apocalypse dont il serait fort inutile de chercher à devenir le sens. Est-ce une gageure ? L’écrivain a l’air fort sérieux, et rien n’est plus lugubre que les tableaux qu’il place sous les yeux de ses lecteurs. » (Charles Asselineau,1870).

Quelques écrivains, contemporains de Ducasse ou nés quelques années plus tard, ont lu Les Chants de Maldoror et Poésies et ont été frappés par l’œuvre :
« La critique appréciera, comme il convient, Les Chants de Maldoror, poème étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des épisodes admirables et d’autres souvent confus. […] Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l’une des gloires littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui son œuvre éparpillée aux quatre vents ; et par une coïncidence curieuse, ses restes mortels ont subi le même sort que son livre » (Genonceaux, 1890).

« Ce fut un magnifique coup de génie, presque inexplicable. Unique, ce livre le demeurera, et dès maintenant il reste acquis à la liste des œuvres qui, à l’exclusion de tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature admissibles pour ceux sont l’esprit, mal fait, se refuse aux joies, moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle. » (Rémy de Gourmont, 1891).

« Les Chants de Maldoror sont un de nos petits classiques. Peu importe que le grand public les ignore et que les manuels ne les mentionnent pas encore (cela viendra). » (Valéry Larbaud, 1914).

Mais il n’y a pas que les écrivains qui le connaissent. Fasciné par Les Chants de Maldoror qu’il fait découvrir à son amie la poétesse Anna Akhmatova ainsi qu’au collectionneur Paul Alexandre, Modigliani se fait renvoyer en Italie, lors de son séjour à Livourne en 1913, son édition personnelle qu’il a oubliée à Paris.

Mais ce sont les surréalistes – Soupault, Aragon, Breton – qui vont faire découvrir l’œuvre de Ducasse : « le plus beau titre de gloire du groupe qu’ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d’avoir reconnu et proclamé l’importance littéraire et ultra littéraire de l’admirable Lautréamont. » (André Gide, 1925). « Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de réalité poétique « (Breton, Manifeste du surréalisme, 1924). « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » (VI, 1) devient une phrase-clé du surréalisme : « les beau comme de Lautréamont constituent le manifeste même de la poésie convulsive (Breton, L’Amour fou, 1937).

La pieuvre Victor Hugo

Victor Hugo, La pieuvre. Vers 1866

Bestiaire de Lautréamont. – « Frappé de cette énorme production biologique, de cette confiance inouïe dans l’acte animal, nous avons entrepris une étude systématique du Bestiaire de Lautréamont. En particulier, nous avons essayé de reconnaître les animaux les plus fortement valorisés, les fonctions animales les plus nettement désirées par Lautréamont. Une statistique rapide donne, parmi les 185 animaux du bestiaire ducassien, les premiers rangs au chien, au cheval, au crabe, à l’araignée, au crapaud. » (Gaston Bachelard).

Lautréamont, poète animalier ? Selon Jean-Pierre Lassalle, il y aurait « seulement » 177 animaux dans Les Chants de Maldoror et 2 dans Poésies I et II, soit 179. Assurément plus que dans les Fables de Jean de La Fontaine. Mais, contrairement au poète du XVIIe siècle, Lautréamont « ne se sert pas d’animaux pour instruire les hommes » ! Même si plusieurs descriptions d’animaux sont plagiées de l’Encyclopédie d’Histoire Naturelle du Dr Chenu, lequel avait compilé des textes de Buffon et de son collaborateur Guéneau de Monbeillard …

Cher lecteur, honneur à mes amis Pompona et Le Rat.Voici d’abord les extraits concernant « le chat » :

« soit comme un chat blessé au vent au-dessus d’un toit » (I, 8) ; « gracieuse comme un jeune chat » (III, 2) ; « quand un rôdeur de barrières […] aperçoit un vieux chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos pères […]. Le noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau électrisable. Que ne fuyait-il donc ? C’était si facile » (VI, I) ; « depuis le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s’élançant brusquement sur mon dos, parce que j’avais fait bouillir ses petits dans une cuve remplie d’alcool, … » (VI, IV)

Et maintenant les extraits concernant « le rat » :

« contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits » (I, 8) ; « et quoi, n’est-on pas parvenu à greffer sur le dos d’un rat vivant la queue détachée du corps d’un autre rat ? » (V, 1) ; « beau […] comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille » (VI, I).

« On doit une grande reconnaissance à M. Gaston Bachelard pour l’accent qu’il a mis (le premier à ma connaissance) sur le caractère extraordinairement agressif des monstres qui peuplent Les Chants de Maldoror. C’est vraiment un règne, animal, pourvu cette fois de souffle vital, qui s’agite ici, d’une animalité conquérante et avide, toujours prête à étendre symboliquement la griffe. » (Julien Gracq, 1946)

« Comment juger ? Que dire, qu’écrire des Chants de Maldoror? Fut-il entrer dans le jeu des adultes, et chercher de nouveaux aliments pour satisfaire cette hideuse envie de comprendre ? Faut-il annexe ceci, ou rejeter cela ? Faut-il parler de révolte, de passion de l’absolu, de lutte contre Dieu, ou contre le père, d’obsession, de délire, de liberté, de recherche du bien par les voies du mal ? Faut-il analyser chaque Chant mot par mot, faut-il essayer de déchiffrer le mouvement des images, faut-il dresser une liste de fréquence du vocabulaire, établir la carte du microcosme ? Faut-il parler de griffes et de crocs, de création autonome, d’hallucinations belladonées, de schizophrénie ? » (J. M. G. Le Clézio, 1967).

Le mieux n’est-il pas de le lire ?

« Quelle est cette armée de monstres marins qui fend les flots avec vitesse ? Ils sont six ; leurs nageoires sont vigoureuses, et s’ouvrent un passage, à travers les vagues soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu’une omelette sans œufs, et se la partagent d’après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent suffisamment la scène du carnage … Mais, quel est encore ce tumulte des eaux, là-bas, à l’horizon ? On dirait une trombe qui s’approche. Quels coups de rame ! J’aperçois ce que c’est. Une énorme femelle de requin vient prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle est furieuse, car elle arrive affamée. Une lutte s’engage entre elle et les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite, à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures mortelles. Mais, trois requins vivants l’entourent encore, et elle est obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manœuvres. Avec une émotion croissante, inconnue jusqu’alors, le spectateur, placé sur le rivage, suit cette bataille navale d’un nouveau genre. Il a les yeux fixés sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n’hésite plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième balle dans l’ouïe d’un des requins, au moment où il se montrait au-dessus d’une vague. Restent deux requins qui n’en témoignent qu’un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l’homme à la salive saumâtre, se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant à la main ce couteau d’acier qui ne l’abandonne jamais. Désormais, chaque requin a affaire à un ennemi. Il s’avance vers son adversaire fatigué, et, prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire … Se trouvent en présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes ; et chacun s’étonna de trouver tant de férocité dans les regards de l’autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi : « je me suis trompé jusqu’ici ; en voilà un qui est plus méchant ». Alors, d’un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l’un vers l’autre, avec une admiration mutuelle, la femelle du requin écartant l’eau de ses nageoires, Maldoror battant l’onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l’un contre l’autre, comme deux aimants, et s’embrassèrent avec dignité et reconnaissance, dans une étreinte aussi tendre que celle d’un frère ou d’une sœur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration d’amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre, comme deus sangsues ; et, les bras et les nageoires entrelacés autour du corps de l’objet aimé qu’ils entouraient avec amour, tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus qu’une masse glauque aux exhalaisons de goémon ; au milieu de la tempête qui continuait de sévir ; à la lueur des éclairs ; ayant pour lit d’hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l’abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux ! … Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !… Désormais je n’étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !… J’étais en face de mon premier amour !… » (Chant II, 13).

« Ouvrez Lautréamont ! Et voilà toute la littérature retournée comme un parapluie !
Fermez Lautréamont ! Et tout, aussitôt, se remet en place … » (Francis Ponge, 1946)

Sources : ouvrages : Lautréamont, Oeuvres complètes, Gallimard, La pléiade; Jean-Jacques Lefrère, Lautréamont, Flammarion. Articles : Jean-Pierre Lassalle, « Le bestiaire de Lautréamont, classement commenté des animaux », Anthropozoologica, 42(1) : 7-18; Alain Trouvé, « de Maldoror aux Poésies. Extravagance et défi de lecture ». Sites consultés : les essentiels de la BNF : auteur et jugements critiques; les cahiers de Lautréamont.

Sources visuelles : wikicommons : Isidore Ducasse, Photo-carte de visite, exécutée à Tarbes en 1867 par le studio Blanchard, place Maubourguet. Ce document a été retrouvé par Jean-Jacques Lefrère à Bagnères-de-Bigorre en 1977 chez des descendants de la famille de Georges Dazet (1852-1920), fils de Jean Dazet, le tuteur de Ducasse ; Félix Vallotton, Portrait du  Comte de Lautréamont, in Le Livre des masques (vol. II, 1898), par Remy de Gourmont (1858-1916). histoire-image.org : Narcisse Chaillou, Le dépeceur de rats. BNF.fr : Victor Hugo, la pieuvre.

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Gazette de Soracha n°9 – Henriette-Anne d’Angleterre

En hommage à Henriette-Anne d’Angleterre, Madame, duchesse d’Orléans, née le 26 juin 1644 et morte le 30 juin 1670.

« Rien ne paraissait plus digne d’être aimée que Madame. Peut-être eût-elle voulu l’être du roi dont les regards, les soins, l’attention, le goût de la tendresse…» (Mme de La Fayette).

Henriette Marie d'Angleterre

Beaubrun, Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans.

Enfance. – Née le 26 juin 1644 à Exeter, Henriette est abandonnée à sa gouvernante par sa mère, Henriette-Marie de France. Mariée à Charles Ier d’Angleterre, la fille d’Henri IV fuit en effet la révolution et se réfugie en France, auprès de sa belle-sœur, Anne d’Autriche. Deux ans plus tard, grâce à sa gouvernante, la petite Henriette arrive à son tour à Paris et s’appelle désormais Henriette-Anne en hommage à sa tante, la régente.

Les deux princesses ont un appartement au Louvre. Puis Henriette passe son enfance au couvent des Visitandines fondé par sa mère, sur la colline de Chaillot, où elle reçoit l’éducation des princesses : lettres, arts, musique, danse. Comme sa mère, Henriette-Anne est catholique, alors que son père et son frère aîné sont protestants. Peu religieuse, la petite fille, appelée « Minette » par ses proches, s’ennuie.

Jeunesse. – Après la fronde, Anne d’Autriche, très soucieuse des usages, invite les deux princesses aux fêtes et bals donnés à la cour. En 1653, Henriette est invitée au festin royal offert par Mazarin ; c’est sa première apparition à la cour. En 1654, elle assiste au sacre de son cousin à Reims. Les années suivantes, elle danse dans différents ballets, au côté du jeune roi. Louis XIV apprécie peu sa cousine, de six ans sa cadette, une « petite fille » qu’il juge maigrichonne, que sa mère lui impose comme cavalière pour ouvrir le bal, rang oblige. En 1656, quand Louis ouvre le bal avec Henriette, Anne-Marie d’Orléans s’étouffe tandis que son cousin Philippe, frère du roi, s’écrit : « nous avons bien à faire que ces gens-là, à qui nous donnons du pain, viennent passer devant nous ».

Prédiction réalisée. – Louis dit un jour à Philippe, son frère : « Vous épouserez la princesse d’Angleterre parce que personne n’en veut. M. de Savoie l’a refusée. J’en ai fait parler à M. de Florence, où l’on en veut point : c’est pourquoi je conclus que vous l’aurez ! ».

Certes. Mais en 1660, Charles est monté sur le trône d’Angleterre sous le nom de Charles II et sa jeune sœur est devenue un parti intéressant. Du statut de cousine pauvre, Henriette passe à celui de fiancée courtisée. Louis continue à taquiner son frère sur la maigreur de sa future épouse : « vous voulez épouser les os du cimetière des Innocents ». Mais Philippe n’en a cure ; il épouse la sœur du roi d’Angleterre et ses passions amoureuses sont masculines :

« Monsieur alla au-devant d’elle avec tous les empressements imaginables et continua jusqu’à son mariage à lui rendre des devoirs auxquels il ne manquait que l’amour : mais le miracle d’enflammer le cœur de ce prince n’était réservé à aucune femme du monde. » (Mme de La Fayette).

31 mars 1661. – Le mariage de Philippe d’Orléans et d’Henriette-Anne d’Angleterre est célébré, en plein carême, dans la chapelle du Palais-Royal. La cour porte le deuil de Mazarin, mort le 9 mars. La nuit de noces est reportée pour des raisons physiologiques ; Philippe est contrarié.

Monsieur reçoit pour demeure de ville le Palais-Royal et possède déjà le château de Saint-Cloud comme demeure des champs. Il reçoit pour apanage les duchés d’Orléans, de Valois et de Chartres, avec Montargis. En épousant Philippe d’Orléans, Henriette-Anne d’Angleterre devient Madame, duchesse d’Orléans, la troisième dame du royaume après la reine-mère Anne d’Autriche et la reine Marie-Thérèse, que Louis XIV a épousée le 9 juin 1660.

Une princesse au charme ravageur. -Henriette a 17 ans ; ce n’est plus une petite fille. Sa jeunesse, sa coquetterie, son esprit vont faire fureur à la cour.

« Il n’y eut personne qui ne fût surpris de son agrément, de sa civilité et de son esprit. Comme la Reine sa mère la tenait fort près de sa personne, on ne la voyait jamais que chez elle, où elle ne parlait quasi point. Ce fut une nouvelle découverte de lui trouver l’esprit aussi aimable que tout le reste. On ne parlait que d’elle, et tout le monde s’empressait à lui donner des louanges » (Mme de La Fayette).

« Jamais la France n’a vu une princesse plus aimable que Henriette d’Angleterre, que Monsieur épousa ; elle avait les yeux noirs, vifs, et pleins du feu contagieux que les hommes ne sauraient fixement observer sans en ressentir l’effet : ses yeux paraissaient eux-mêmes atteints du désir de ceux qui les regardaient. Jamais princesse ne fut si touchante ni n’eut autant qu’elle l’air de vouloir bien que l’on fût charmé du plaisir de la voir. Toute sa personne était ornée de charmes ; l’on s’intéressait à elle et on l’aimait, sans penser que l’on pût faire autrement. Quand quelqu’un la regardait et qu’elle s’en apercevait, il n’était pas possible de ne pas croire que ce fût à celui qui la voyait qu’elle voulait uniquement plaire. Elle avait tout l’esprit qu’il faut pour être charmante et tout celui qu’il faut pour les affaires importantes si les conjonctures de le faire valoir se fussent présentées et qu’il eût été question pour lors à la cour d’autre chose que de plaire. Le roi était aimable, jeune, galant, magnifique ; le goût de Monsieur n’était pas tout à fait tourné du côté des femmes …. » (abbé de Cosnac, Mémoires).

« Madame avait l’esprit solide et délicat, du bon sens, connaissant les choses fines, l’âme grande et juste. Elle mêlait, dans toute sa conversation, une douceur qu’on ne trouvait point dans toutes les autres personnes royales ; ce n’est pas qu’elle eût moins de majesté, mais elle en savait user d’une manière plus facile plus touchante ; de sorte qu’avec tant de qualités toutes divines, elle ne laissait pas d’être la plus humaine du monde. On eût dit qu’elle s’appropriait les cœurs…
Son teint blanc est uni au-delà de toute expression, sa taille médiocre mais fine ; on eût dit, qu’aussi bien que son âme, son esprit animait tout son corpos. Elle en avait jusqu’aux pieds et dansait mieux que femme du monde » (abbé de Cosnac, Mémoires).

« La princesse d’Angleterre était assez grande ; elle avait bonne grâce et sa taille, qui n’était pas sans défaut, ne paraissait pas alors aussi gâtée qu’elle l’était en effet. Sa beauté n’était pas des plus parfaites ; mais toute sa personne, quoiqu’elle ne fut pas bien faite, était néanmoins, par ses manières et par ses agréments, tout à fait aimable. Elle avait le teint fort délicat et fort blanc ; il était mêlé d’incarnat naturel, comparable à la rose et au jasmin … sa bouche était vermeille, et ses dents avaient toute la blancheur et la finesse qu’on leur pouvait souhaiter ; mais son visage trop long et sa maigreur semblaient menacer sa beauté d’une prompte fin. Elle s’habillait et se coiffer d’un air qui convenait à toute sa personne et, comme elle avait en elle de quoi se faire aimer, on pouvait croire qu’elle y devait sûrement réussir, et qu’elle ne serait pas fâchée de plaire … et trouver de la gloire dans le monde par les charmes et par la beauté de son esprit. On voyait déjà en elle beaucoup de lumière et de raison, et au travers de sa jeunesse, qui, jusqu’alors l’avait comme cachée au public, il était aisé de juger que, lorsqu’elle se verrait sur le théâtre de la cour de France, elle y jouerait l’un des principaux rôles » (Mme de Motteville).

Une cour jeune, avide de plaisirs. – Louis XIV a 22 ans tout comme Marie-Thérèse qui attend son premier enfant, Philippe en a 20, Henriette 17. Les dames d’honneur, jeunes aussi, sont toutes des « fleurs de jardin ». « Jamais je n’avais vu la cour plus belle qu’elle ne parut alors » (Mme de Motteville). « Le roi était aimable, jeune, galant, magnifique » (abbé de Cosnac).
En avril, le roi et la reine partent s’installer à Fontainebleau. La cour y prend ses quartiers d’été.

« On se réjouit bien et beau,
Maintenant dans Fontainebleau,
A tout chagrin, on fait la moue,
On court, on rit, on danse, on joue.
On cause au bord des claires-eaux,
On y fait concerts et cadeaux,
L’on s’y promène, l’on y chasse. »
(Loret, La Muse historique, 7 mai 1661).

Monsieur et Madame demeurent quelques temps à Paris. « Monsieur et sa chère Princesse,/ goûtent à gogo, l’allégresse,/ et les passe-temps infinis,/ des cœurs nouvellement unis » écrit Loret dans La Muse historique du 14 mai 1661. Est-ce si sûr ? Monsieur dit un jour à sa cousine, la Grande Mademoiselle, « je n’ai aimé ma femme que quinze jours ».

Henriette, couverte de bijoux par son époux, est la femme la plus élégante de la cour. Elle choisit ses dames d’honneur : parmi elles, une certaine Mlle de Tonnay-Charente – future Madame de Montespan – et Madame de La Fayette. La vie est exquise en sa compagnie.

« Ce fut alors que toute la France se trouva chez elle ; tous les hommes ne pensaient qu’à lui faire leur cour, et toutes les femmes qu’à lui plaire.
[…] Toutes ces dames passaient les après-dînées chez Madame. Elles avaient l’honneur de la suivre au Cours ; au retour de la promenade, on soupait chez Monsieur ; après le souper, tous les hommes de la Cour s’y rendaient et on passait le soir parmi les plaisirs de la comédie, du jeu et des violons. Enfin, on s’y divertissait avec tout l’agrément imaginable et sans nul mélange de chagrin. » (Mme de La Fayette).

Un été merveilleusement galant.- Monsieur et Madame rejoignent la cour à Fontainebleau. Henriette est au cœur des plaisirs, baignades et autres divertissements. Louis porte un autre regard sur Henriette, devenue une jeune femme fort séduisante et fort séduite par son beau-frère.

« Monsieur et Madame s’en allèrent à Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le Roi connut, en la voyant de plus près, combien il avait été injuste en ne la trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s’attacha fort à elle et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposait de toutes les parties de divertissement ; elles se faisaient toutes pour elle, et il paraissait que le Roi n’y avait de plaisir que par celui qu’elle en recevait. C’était dans le milieu de l’été : Madame s’allait baigner tous les jours ; elle partait en carrosse, à cause de la chaleur, et revenait à cheval suivie de toutes les dames habillées galamment, avec mille plumes sur leur tête, accompagnées du Roi et de la jeunesse de la Cour ; après souper, on montait dans des calèches et, au bruit des violons, on s’allait promener une partie de la nuit autour du canal » (Mme de La Fayette).

Les plaisirs le jour, les repas et les promenades le soir et la nuit venue, tout est propice à la galanterie et à la volupté. Louis et Henriette tombent-ils amoureux l’un de l’autre ?

« L’attachement que le Roi avait pour Madame commença bientôt à faire du bruit et à être interprété diversement ».
[…] Je crois qu’elle lui plut d’une autre manière ; je crois aussi qu’elle pensa qu’il ne lui plaisait que comme un beau-frère, quoiqu’il lui plût peut-être davantage ; mais enfin, comme ils étaient tous deux infiniment aimables et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu’ils se voyaient tous les jours, au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu’ils avaient l’un pour l’autre cet agrément qui précède les grandes passions.
[…] Cependant le Roi et Madame, sans s’expliquer entre eux de qu’ils sentaient l’un pour l’autre continuèrent de vivre d’une manière qui ne laissait douter à personne qu’il n’y eût entre eux plus que de l’amitié. » (Mme de La Fayette).

Et « pendant ce temps, « le Chevalier de Lorraine fait comme on peint les anges, se donne à Monsieur et devient bientôt le favori, le maître » nous enseigne l’abbé de Cosnac.

L’invitation de Fouquet – Monsieur, Madame et Henriette de France assistent, le 11 mai 1661, à Vaux-le-Vicomte à L’Ecole des maris de Molière, « pièce nouvelle et fort prisée » qui « charme à présent le tout Paris », présentée par la « troupe de Monsieur ». Fouquet a donné quantité de « régales », mêlés de « concerts et de mélodies » nous raconte Loret dans la Muse Historique.
Deux jours plus tard, la « troupe de Monsieur » joue L’Ecole des maris et Le Cocu à Fontainebleau pour la première fois devant le roi. Loret en témoigne dans son langage fleuri.
« Si riant et si beau
Qu’il fallut qu’à Fontainebleau
Cette troupe ayant la pratique
Du sérieux et du comique.
Pour reines et roi contenter
L’allât encore représenter ».

Le stratagème du « chandelier ». – Les courtisans jasent. Anne d’Autriche demande à son fils de se modérer : la galanterie ne saurait se transformer en adultère, qui plus est avec la femme de son second fils. Henriette propose à Louis le stratagème du « chandelier », il doit faire semblant de courtiser une jeune fille de l’entourage d’Henriette pour détourner ainsi l’attention. Trois jeunes filles sont choisies, parmi lesquelles la jeune Louise de La Vallière, demoiselle d’atour de Madame. Que croyez-vous qu’il arriva ? Dès juillet 1661, Louis tombe amoureux de Louise.

Ballet Les Saisons.- Le 26 juillet 1661, la cour danse : Louis danse le Printemps, Henriette Diane. La musique est de Lulli, le livret de Benserade, les fontaines de Vigarani qui récupère la charge d’ingénieur du roi, jusque-là détenue par Torelli.

« L’on répétait alors à Fontainebleau un ballet que le Roi et Madame dansèrent, et qui fut le plus agréable qui ait jamais été, soit par le lieu où il se dansait, qui était le bord de l’étang, ou par l’invention qu’on avait trouvée de faire venir du bout d’une allée le théâtre tout entier, chargé d’une infinité de personnes qui s’approchaient insensiblement et qui faisaient une entrée en dansant devant le théâtre. » (Mme de La Fayette).

« Ce n’était que festins, danses et fêtes galantes. Le comte de Saint-Aignan, toujours lui-même, se distinguait entre tous les autres. Il fit dresser un théâtre dans une allée du parc de Fontainebleau, ; il y avait des fontaines naturelles, des perspectives, une collation par ordre. On y représenta une comédie nouvelle ; et la fête enfin fût si magnifique qu’on soupçonna qu’il n’était que l’ordonnateur. Le Roi, la Reine et les dames s’y trouvèrent, et en furent fort satisfaits. » (abbé de Cosnac).

La fête de Vaux.- Le 17 août 1661, toute la cour est invitée à Vaux-le-Vicomte par Fouquet. Louis XIV arrive chez Fouquet entouré des gardes françaises ; les reines en carrosse, Madame en litière, suivis de la plupart des seigneurs et dames de la cour.

« Toute la Cour alla à Vaux et Monsieur Foucquet joignit à la magnificence de sa maison toute celle qui peut être imaginée pour la beauté des divertissements et la grandeur de la réception. Le Roi en arrivant en fut étonné, et Monsieur Foucquet le fut de remarquer que le Roi l’était ; néanmoins ils se remirent l’un et l’autre. La fête fut la plus complète qui ait jamais été. Le Roi était alors dans la première ardeur de la possession de La Vallière ; l’on a cru que ce fut là qu’il la vit pour la première fois en particulier ; mais il y avait déjà quelque temps qu’il la voyait dans la chambre du comte de Saint-Aignan, qui était le confident de cette intrigue. » (Mme de La Fayette).

« Ils ont été traités avec toute la magnificence imaginable, la bonne chère ayant été accompagnée du divertissement d’un fort agréable ballet, de la comédie et d’une infinité de feux d’artifice dans les jardins de cette belle et agréable maison, de manière que ce superbe régal se trouva assorti de tout ce qui se peut souhaiter dans les plus délicieux, et que Leurs Majestés, qui n’en partirent qu’à deux heures après minuit, à la clarté du grand nombre de flambeaux, témoignèrent en être merveilleusement satisfaites » (Loret, la Gazette, 18 août 1661).

Ballets de cour. – Durant les années 1663 à 1669, Henriette figure aux côtés de Louis XIV dans tous les ballets dansés par la cour, participe à toutes les fêtes et festins. La reine ne participe qu’en spectatrice à la plupart des divertissements : Marie-Thérèse n’aime pas danser, n’a aucun goût pour cela. Grâce à son rang, Henriette devient la suppléante de la reine ; elle ouvre le bal avec le roi. C’est elle qu’on admire, c’est elle dont on se souvient. Le rang de Madame la met au-dessus des deux favorites du roi, Louise de La Vallière d’abord, Françoise Athénaïs de Montespan ensuite.

Protectrice des arts et des lettres. – Henriette aime la littérature – romans et théâtre -. « L’on croyait avoir atteint à la perfection quand on avait su lui plaire ».
Tous les auteurs les plus brillants
Tremblent en portant leurs talents
Au fameux polissoir de sa belle ruelle. (Robinet)

Molière lui dédie la publication de l’Ecole des femmes, lors de sa sortie, le 17 mars 1663.

« De quelque côté qu’on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces et de l’esprit et du corps qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l’âme qui, si l’on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l’honneur d’approcher de vous ; je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez ; cette bonté toute obligeante, cette affabilité généreuse, que vous faites paraître pour tout le monde ; et ce sont particulièrement, ces dernières pour qui je suis et dont je sens que je ne me pourrai taire quelque jour ».

Molière, toujours protégé par Henriette : elle fait venir la troupe du roi jouer Tartuffe chez elle à la place de Versailles. Le 18 juin 1670, elle assiste pour la dernière fois à une représentation de la troupe du roi. Lagrange note dans son registre : « reçu de M. le duc d’Orléans pour plusieurs visites, 1320 livres ».

Henriette apprécie aussi Racine : « elle est l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable », qui lui rend hommage dans la dédicace d’Andromaque dont elle assiste à la première représentation dans l’appartement de la reine le 17 novembre 1667. Elle met encore Racine et Corneille en compétition pour écrire une pièce dont le sujet est la séparation d’un roi de la femme qui l’aime. Elle est déjà morte quand Bérénice et Tite et Bérénice sont jouées pour la première fois.

« Madame se meurt, Madame est morte ». – Fin juin 1670, c’est le drame, comme en témoigne Madame de La Fayette :

« Le 24 juin de l’année 1670, huit jours après son retour d’Angleterre, Monsieur et elle allèrent à Saint-Cloud. Le premier jour qu’elle y alla, elle se plaignit d’un mal de côté et d’une douleur dans l’estomac, à laquelle elle était sujette. Néanmoins, comme il faisait extrêmement chaud, elle voulut se baigner dans la rivière. Monsieur Yvelin, son premier médecin, fit tout ce qu’il put pour l’en empêcher ; mais, quoi qu’il lui pût dire, elle se baigna le vendredi, et le samedi elle s’en trouva si mal qu’elle ne se baigna point.
[…] Le lendemain, dimanche 29 juin, elle se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur qui se baignait ; elle fut longtemps auprès de lui, et, en sortant de sa chambre, elle entra dans la mienne…

Madame de Gamaches lui apporta … un verre de chicorée qu’elle avait demandé … Elle le but ; et, en remettant d’une main la tasse sur la soucoupe, de l’autre elle se prit le côté et dit avec un ton qui marquait beaucoup de douleur : « Ah ! quel point de côté ; ah ! quel mal. Je n’en puis plus ».

Elle rougit en prononçant ces paroles, et, dans le moment d’après, elle pâlit d’une pâleur livide qui nous surprit tous ; elle continua de crier et dit qu’on l’emportât, comme ne pouvant plus se soutenir. […]
On la mit au lit ; et, sitôt qu’elle y fut, elle cria encore plus qu’elle n’avait fait et se jeta d’un côté et d’un autre, comme une personne qui souffrait infiniment…. Cependant les douleurs étaient inconcevables ; Madame dit que son mal était plus considérable qu’on ne pensait, qu’elle allait mourir, qu’on lui allât quérir un confesseur. […]
Il sembla qu’elle avait une certitude entière de sa mort et qu’elle s’y résolut comme à une chose indifférente…. Elle ne songeait plus à la vie et ne pensait qu’à souffrir ses douleurs avec patience. […]
Lorsque le Roi arriva, Madame était dans ce redoublement de douleurs que lui avait causé le bouillon. … Cependant le Roi était auprès de Madame ; elle lui dit qu’il perdait la plus véritable servante qu’il aurait jamais. Il lui dit qu’elle n’était pas en si grand péril, mais qu’il était étonné de sa fermeté, et qu’il la trouvait grande. Elle lui répliqua qu’il savait bien qu’elle n’avait jamais craint la mort, mais qu’elle avait craint de perdre ses bonnes grâces. […]
Le Roi voyant que, selon les apparences, il n’y avait rien à espérer, lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu’elle le priait de ne point pleurer, qu’il l’attendrissait et que la première nouvelle qu’il aurait le lendemain serait celle de sa mort. […]
Le Roi s’en alla, et les médecins déclarèrent qu’il n’y avait aucune espérance. […]
Son agonie n’eut qu’un moment ; et, après deux ou trois petits mouvements convulsifs dans la bouche, elle expira à deux heures et demie du matin, et nef heures après avoir commencé à se trouver mal » (Mme de La Fayette).

Le 21 août 1670, dans l’église Saint-Denis, Bossuet prononce l’oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre :

« Princesse, le digne objet de l’admiration de deux grands royaumes, n’était-ce pas assez que l’Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ? Et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée d’un nouvel éclat, n’avait-elle plus d’autres pompes et d’autres triomphes que vous, au retour de ce voyage fameux, d’où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances ? […]
Mais cette princesse, née sur le trône, avait l’esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n’ont pu l’accabler dans sa première jeunesse, et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l’avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France ; don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m’interrompre ? Hélas ! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse sans que la mort s’y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. […]
Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d’un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l’image de la mort. Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l’accomplissement de cette parole du prophète : Le roi pleurera, le prince sera désolé et les mains tomberont au peuple de douleur et d’étonnement. […]
Madame a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin, elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez ; le soir, nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions par lesquelles l’Ecriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ! ».

Sources : Madame de La Fayette, Histoire de Madame, Henriette d’Angleterre, Mercure de France, le temps retrouvé ; ss la dir. de J. Bély, Dictionnaire de Louis XIV, Robert Laffont, coll. Bouquins ; Bossuet, Recueil des oraisons funèbres, Antoine Blacre, 1816.

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Gazette de Soracha n° 8 – Louise de La Vallière

Louise de la Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière, première maîtresse de Louis XIV, est morte le 7 juin 1710.

« C’était une petite violette qui se cachait sous l’herbe, et qui était honteuse d’être maîtresse, d’être mère, d’être duchesse. Jamais il n’y en aura sur ce moule-là » (Mme de Sévigné).

Louise de la Valliere

Jean Nocret, Louise de la Vallière.

Résumé. – En juillet 1661, Louise de La Baume Le Blanc devient, à 17 ans, la maîtresse du roi. Louise est follement éprise de Louis : « elle ne songeait qu’à être aimé du roi et à l’aimer » (Mme de La Fayette). Après la mort de la reine-mère Anne d’Autriche, en 1666, elle devient la maîtresse officielle de Louis XIV. Puis son prestige diminue et, de 1667 à 1674, la jeune femme se voit contrainte de partager son titre de favorite du roi avec Madame de Montespan qui l’a supplantée auprès du roi. Le 3 juin 1674, Louise entre au Carmel de l’Incarnation et devient, l’année suivante, sœur Louise de la Miséricorde. Elle s’éteint le 6 juin 1710 après 35 ans de vie religieuse.

 

 

Une jeunesse heureuse.- Françoise-Louise, appelée Louise, est née à Tours le 6 août 1644 dans une famille de petite noblesse. Elle passe son enfance à Reugny dans la campagne tourangelle où elle reçoit une éducation soignée. Après le décès de son père en 1651, sa mère se remarie avec le premier maître d’hôtel de Gaston d’Orléans. Après avoir passé sa vie à comploter contre son frère Louis XIII et à attiser la fronde contre son neveu Louis XIV, Gaston d’Orléans, s’est installé à Blois dans une retraite-exil. Une petite cour s’est formée autour de son épouse Marguerite de Lorraine et de ses trois filles, Marguerite-Louise d’Orléans, Elisabeth dite Melle d’Alençon, et Françoise-Madeleine dite Melle de Valois. Parmi les demoiselles d’honneur, Louise de La Vallière apprend les bonnes manières et parfait son éducation.

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La Gazette de Soracha – n°7 – Madeleine de Scudéry

Madeleine de Scudéry est morte le 2 juin 1701

Madeleine de Scudéry, Ecole française, Bibliotheque Municipale, Le Havre.

“L’amour est un je-ne-sais-quoi, qui vient je-ne-sais-où et qui finit je-ne-sais-quand”.

Résumé. – Madeleine de Scudéry est une grande dame de la littérature française du XVIIe siècle, auteur du Grand Cyrus et de Clélie, deux best-sellers à l’époque. « La reine des précieuses », « nouvel oracle de la galanterie » (évêque Antoine Godeau), « institutrice des mœurs » (Sainte-Beuve), Madeleine de Scudéry est l’une des premières femmes de lettres modernes. Décrite comme « l’Universelle » par ses contemporains italiens, admirée par La Fontaine et par Leibniz, Madeleine de Scudéry n’est nullement « une femme sottement savante » comme les caricature Molière dans Les Précieuses ridicules (1659) et Les Femmes savantes (1672).

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La Gazette de Soracha – n°6 : La Grande Mademoiselle

29 mai 1627 : naissance d’Anne Louise Marie d’Orléans – La Grande Mademoiselle.

 

La Grande Mademoiselle, par Gilbert Sève, vers 1640.

Désirée par ses parents – Gaston d’Orléans et Marie de Bourbon -, Anne-Marie-Louise d’Orléans naît le 29 mai 1627 au Louvre. Sept jours plus tard, sa mère décède ; la petite fille hérite de l’immense fortune des Montpensier, composée de « la souveraineté de Dombes, la principauté de la Roche-sur-Yon, les duchés de Montpensier, de Châtellerault et de Saint-Fargeau, avec plusieurs autres belles terres portant titres de marquisats, comtés, vicomtés et baronnies, et quelques rentes constituées sur le roi et sur plusieurs particuliers, le tout faisant 330 000 livres de rentes ».

Petite-fille d’Henri IV et de Marie de Médicis, nièce de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, la fillette est l’une des princesses les plus riches d’Europe.

« On fit ma maison et l’on me donna un équipage bien plus grand que n’en a jamais eu aucune fille de France. »(Mémoires).
« Le 17e, Mademoiselle, âgée de neuf ans et trois mois, fut baptisée au Louvre, dans la chambre de la reine, par l’évêque d’Auxerre, premier aumônier du roi ; ayant pour marraine et parrain la reine et le cardinal-duc et fut nommée Anne-Marie » (Gazette, 17 juillet 1936).

Enfant gâtée, la petite fille, jolie et délurée, apprend à lire, à écrire, à danser, à faire la révérence et à observer les règles de l’étiquette.

Le 5 septembre 1638, Anne d’Autriche accouche d’un garçon – le futur Louis XIV – ; Anne-Marie a onze ans et se voit déjà l’épouse de son cousin germain qu’elle appelle “son petit mari”, comme le lui a répété sa tante : « vous serez ma belle-fille ».

La naissance de Monseigneur le Dauphin, me donna une occupation nouvelle : je l’allais voir tous les jours et je l’appelais mon petit mari ; le roi s’en divertissait et trouvait bon tout ce que je faisais. Le cardinal de Richelieu qui ne voulait pas que je m’y accoutumasse ni qu’on s’accoutumât à moi, me fit ordonner de retourner à Paris ; la reine et Mme de Hautefort firent tout leur possible pour me faire demeurer ; elles ne purent l’obtenir, dont j’eus beaucoup de regret. Ce ne furent que pleurs et que cris quand je quittai le roi et la reine. (Mémoires).

Les années passent. Titrée la Grande Mademoiselle – en raison du titre de son père, Grand Monsieur –, Anne-Marie d’Orléans a comme principale préoccupation pour « une personne de sa qualité » de savoir si son époux sera roi, prince ou de haute noblesse. Très portée sur le respect dû à son rang et à l’étiquette, elle se demande quelles femmes auront le droit de s’asseoir devant elle, sur des sièges à bras ou de simples pliants. Ni le duc de Savoie, ni le prince de Galles, pas davantage le prince de Lorraine ne trouvent grâce à ses yeux. Jean de La Fontaine pense-t-il à la Grande Mademoiselle lorsqu’il écrit la fable La Fille en 1678 ?

Petite-fille de France, la Grande Mademoiselle prend le parti de son père Gaston d’Orléans contre le roi et participe ouvertement à « l’hydre de la rébellion » – la Fronde -. Elle entre par surprise dans Orléans : « c’est un coup qui n’appartient qu’à vous, et qui est de la dernière importance » lui dit le prince de Condé. Le 2 juillet 1652, elle fait tirer les canons de la Bastille sur les troupes royales et sauve le prince de Condé qu’elle espère épouser. Exilée par Louis XIV dans son château de Saint-Fargeau, la Grande Mademoiselle entreprend la rédaction de ses Mémoires et gère seule ses affaires.

« Qui m’aurait dit, du temps que j’étais à la Cour, que j’aurais su combien coûte la brique, la chaux, le plâtre, les voitures, les journées des ouvriers, enfin tous les détails d’un bâtiment, et que tous les samedis j’aurais arrêté leurs comptes ; cela m’aurait bien surpris. » ( Mémoires)
Revenue en cour en 1657, la Grande Mademoiselle tient tête à son royal cousin pour refuser d’épouser le roi du Portugal que Louis XIV lui destine. Ce qui lui vaut un nouvel exil de plusieurs années dans ses terres du château d’Eu en Normandie, au cours duquel elle poursuit la rédaction de ses Mémoires.

Elle y raconte ainsi qu’elle a accueilli « Baptiste » – Jean-Baptiste Lulli – à son arrivée en France vers 1645 : « il était venu en France avec feu mon oncle le chevalier de Guise … je l’avais prié de m’amener un Italien pour que je pusse parler avec lui, l’apprenant lors […] Je fus exilée [après la Fronde] ; il ne voulut pas demeurer à la campagne ; il me demanda son congé ; je le lui donnai, et depuis, il a fait fortune ; c’est un grand baladin ».

Les années passent, la Grande Mademoiselle n’est toujours pas mariée. Elle écrit à propos du mariage :

« Tirons-nous de l’esclavage ; qu’il y ait un coin du monde où l’on puisse dire que les femmes sont maîtresses d’elles-mêmes ».
En juin 1664, elle écrit à Louis XIV pour le féliciter sur la grossesse de la reine. Le roi a pardonné, mais n’a pas oublié que sa cousine a été une frondeuse. Il accepte qu’elle revienne à la cour ; elle s’empresse d’arriver à Fontainebleau. Toute la cour va à sa rencontre ; Mademoiselle arrive toute auréolée de la gloire d’avoir tenu tête au roi. « Avouez que vous vous êtes fort ennuyée ? » lui demande le roi. « Je vous assure que non, et je pensais souvent : on est bien attrapé à la Cour si l’on croit me mortifier car je ne m’ennuie pas un moment ».

Mais à 37 ans, la Grande Mademoiselle n’est plus, pour la nouvelle génération, que « la vieille Mademoiselle. » (Abbé de Choisy)

En juin 1670, un parti prestigieux se présente : Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, perd son épouse, Henriette d’Angleterre, âgée de 26 ans. « Madame se meurt, Madame est morte », l’oraison funèbre de la jeune femme est prononcée par Bossuet dans la Basilique Saint-Denis.

« Ma cousine, voilà une place vacante : la voulez-vous remplir ? – Je devins pâle comme la mort, et je lui dis : « vous êtes le maître, je n’aurai jamais de volonté que la vôtre. » Il me pressa ; je lui dis : « Je n’ai rien à dire que cela. – Mais y avez-vous de l’aversion ? » Je ne dis rien ; il me dit : « J’y travaillerai et je vous en rendrai compte. » (Mémoires)

Pourquoi ce refus ? C’est qu’à 43 ans, Anne-Marie est tombée follement amoureuse d’Antonin Nompart de Caumont, marquis de Puyguilhem, comte de Lauzun, de six ans son cadet, une figure de « chat écorché » (Saint-Simon), des cheveux de filasse, « un des plus petits hommes … que Dieu ait jamais faits » (Bussy-Rabutin), « le plus insolent petit homme qu’on eut vu depuis un siècle » (Marquis de La Fare) dont La Bruyère a dit : « On ne rêve point comme il a vécu ». Mais l’amour rend aveugle :

« C’est un petit homme ; personne ne saurait dire qu’il n’ait pas la taille la plus droite, la plus jolie et la plus agréable. Les jambes sont belles ; un bon air à tout ce qu’il fait ; peu de cheveux, blonds mais fort mêlés de gris, mal peignés et souvent gras ; de beaux yeux bleus, mais quasi toujours rouges ; un air fin, une jolie mine. Son sourire plaît. Le bout du nez pointu, rouge ; quelque chose d’élevé dans la physionomie ; fort négligé ; quand il lui plaît d’être ajusté, il est fort bien. Voilà l’homme. […] Pour son humeur et ses manières, je défie de les connaître, de les dire, ni de les copier […] Enfin, il m’a plu ; je l’aime passionnément. » (Mémoires).

Louis XIV donne son accord au mariage de la duchesse de Montpensier avec le comte de Lauzun, « simple gentilhomme qualifié ». Ayant appris la nouvelle, la Marquise de Sévigné écrit à sa fille le 15 décembre 1670 :

« Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie … »

La cour au contraire est scandalisée par cette mésalliance et Louis XIV se voit contraint de revenir sur sa parole. Se marient-ils secrètement ? Arrêté en 1671, Lauzun est enfermé dix ans à Pignerol. La Grande Mademoiselle le fait libérer en échange du don de sa principauté de Dombes au duc du Maine, fils naturel de Louis XIV. En 1684, ils se séparent.

Le 15 mars 1693, la Grande Mademoiselle est prise « d’une maladie de vessie » ; Monsieur et Madame viennent la soigner. Elle s’éteint le 5 avril 1693, léguant le château de Saint-Fargeau à Lauzun et la plus grande partie de ses biens à Monsieur, frère du roi.

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La Gazette de Soracha – n° 5 : Parade

Parade : une oeuvre d’art totale, synthèse créative d’artistes devenus illustres depuis.


Parade. Ballet réaliste en un tableau

Le Rideau rouge de Picasso. Rideau de scène pour le Ballet Parade.

18 mai 1917. – Est donnée en matinée au Théâtre du Châtelet la première de Parade. Ballet réaliste en un tableau, présenté par les Ballets Russes de Serge de Diaghilev, sur un argument de Jean Cocteau, illustré musicalement par Erik Satie, avec des décors et des costumes de Pablo Picasso, une chorégraphie de Léonide Masside. Sans oublier le programme écrit par Guillaume Apollinaire.

Au commencement. – A l’origine du ballet Parade, il y a un homme : Serge de Diaghilev. Une personnalité hors du commun. Né à Perm en Russie en 1872, élève de Rimski-Korsakov, fondateur du groupe Mir Iskousstva (Le Monde de l’Art) avec Léon Bakst et Alexandre Benois en 1898 et de la revue du même nom l’année suivante, Diaghilev arrive à Paris en 1906. Il fait découvrir au public parisien la musique russe par des concerts en 1907 et des opéras en 1908 avant de présenter le ballet Le Pavillon d’Armide avec Bakst et Benois le 18 mai 1909 au Théâtre de Châtelet puis de créer les “Ballets Russes” en 1911.

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La Gazette de Soracha – n°4 : Eugène Delacroix

Le 26 avril 1798, Eugène Delacroix est né à Charenton.

Eugène Delacroix, Autoportrait au gilet vert. Vers 1837. Huile sur toile. 65 x 54 cm. Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Jeunesse. – Le 7 floréal an VI, Eugène est né dans une famille bourgeoise à Charenton-Saint-Maurice. Son père, Charles-François Delacroix, a fait une brillante carrière politique et administrative : avocat au Parlement, secrétaire de Turgot, membre de la Convention nationale, ministre des relations extérieures sous le Directoire avant de laisser la place à Talleyrand et d’être nommé ambassadeur en Hollande à titre de compensation. Préfet à Marseille puis à Bordeaux, il meurt en 1805. Neuf ans plus tard, sa mère, Victoire Oeben, qui vient d’une famille d’artistes – ébénistes et peintres -, meurt à son tour. La famille sort ruinée de la succession.

Elève au lycée Louis-le-Grand à partir de 9 ans, le jeune Eugène a des dispositions pour la musique et le dessin. « Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur » rapporte son camarade de collège, Philarète Chasles.

Journal de Delacroix. – Laissons plutôt parler l’artiste. Voici ce qu’il écrit de lui-même dans son Journal :
« Je me souviens que quand j’étais enfant, j’étais un monstre. La connaissance du devoir ne s’acquiert que très lentement, et ce n’est que par la douleur, le châtiment et par l’exercice progressif de la raison, que l’homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle ».
« Ce qu’il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant ».
« Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes ».
« L’homme est un animal sociable qui déteste ses semblables ».
« La gloire n’est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d’un bonheur réel ; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu’ils appellent philosophique. Dans ces derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie de s’ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu’aux animaux qu’ils chargent des plus vils fardeaux.  »
La peinture est le métier le plus long et le plus difficile ; il lui faut l’érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi l’exécution comme au violon.

Eugene Delacroix (1798-1863), George Sand habillee en homme, 1834, huile sur bois, 26 x 21,5 cm, Coll. musee national Eugène-Delacroix © Musee du Louvre, dist. RMN – Grand Palais / Philippe Fuzeau

Une amitié profonde.- Eugène Delacroix et George Sand se rencontrent en novembre 1834. A la demande de François Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes, le peintre réalise le portrait de l’écrivain pour illustrer les articles de celle-ci dans la revue. George qui a rompu avec Alfred de Musset vient de couper sa longue chevelure en signe de désespoir.
Delacroix, qualifié de “plus charmant garçon qu’il y ait au monde” par Sand, a dix ans de moins qu’elle. Une grande amitié naît entre le peintre et la romancière.
« Cher vieux, comme c’est aimable à vous d’écrire à votre vieille sœur ! Votre cœur est bien bon, bien grand, cher ami et vos yeux sont bien noirs, bien vifs, bien pénétrants. Vous le savez bien, je serais folle de vous, si je ne l’étais d’un autre [Chopin] et peut-être que vous m’aimeriez plus que tout, si d’autres fantômes en jupons ne dansaient plus gracieusement et plus coquettement, la nuit, sous le berceau de vos allées. […]
Restons bohémiens, cher œil noir, afin de rester artistes ou amoureux, les deux seules choses qu’il y ait au monde. L’amour avant tout, n’est-ce pas ? L’amour avant tout quand l’astre est en pleine lumière, l’art avant tout, quand l’astre décline. Tout cela n’est-il pas bien arrangé ? 
» (lettre du 7 septembre 1838).

Delacroix passe les étés 1842, 1843 et 1846 à Nohant où vit George en compagnie de Frédéric Chopin, de Maurice à qui il enseigne la peinture et de Solange, les enfants de la femme de lettres ainsi que de nombreux amis de passage.

“Bonsoir donc, mon bon petit. Tout le monde dort, mais tout le monde me demandera demain matin si je vous ai embrassé pour chacun, et si je vous ai bien dit que tous vous aimaient tendrement. Moi, dans le tête-à-tête, je vous embrasse pour tous et pour moi encore plus fort » (Lettre du 14 juillet 1842)

Durant le mois de juin 1842, Delacroix peint L’Education de la Vierge qu’il offre à son amie.

« La toile a été prise dans ma toilette, c’était un coutil de fil destiné à me faire des corsets. Pendant qu’il faisait cette peinture, je lui lisais des romans. Ma bonne [Françoise Caillaud] et ma filleule [Augustine Brault] posaient. Maurice copiait à mesure pour étudier le procédé du maître.» (lettre de Sand à Edouard Rodrigues, 24 février 1866)

L’été 1843, Delacroix est de retour ; il repart en août travailler aux peintures murales de la bibliothèque du Palais-Bourbon qui seront achevées en 1847. En novembre, l’artiste est malade.

“J’ai ici en ce moment mon ami Delacroix qui est un charmant et excellent homme, mais qui me croit folle au 40ème degré, quand par hasard je dis que nous sommes tous des scélérats. […] Delacroix couvre des toiles avec de la superbe couleur.» (lettre à Pierre Bocage du 20 juillet 1843)

« Je vois dans les journaux que les travaux de la Chambre doivent être finis pour la prochaine session. Vous allez en abattre et du bon. J’espère que cet hiver, vous me permettrez d’y mettre le nez ». (Lettre à Delacroix du 13 août 1843)

« Si vous étiez entre mes mains, je vous soignerais si bien que je vous rendrais fort comme un Turc. Vous m’écouteriez peut-être un peu mieux que Chopin à qui tous mes soins n’ont pu faire pousser l’ombre d’un mollet. Pauvre cher ami, guérissez donc vite, afin de venir m’embrasser bientôt rue St-Lazare.” (lettre du 4 novembre 1843)

Outre l’ami cher, Sand apprécie beaucoup les toiles du peintre et ne manque pas de lui faire savoir.

« Je me retrempe un peu avec ma sainte Anne et ma petite Vierge. Je les regarde en cachette quand je me sens défaillir, et je les trouve si vraies, si naïves, si pures que je me remets au travail avec de beaux types et des idées fraîches … » (Lettre à Delacroix du 14 juillet 1842)

« Je ne plante pas un brin d’herbe sans penser à vous, sans me rappeler comme vous aimez et comme vous appréciez les fleurs, et comme vous les sentez, et comme vous les comprenez, et comme vous les peignez. Mon beau vase [tableau de fleurs] peint par vous est encadré. Je ne l’ai pas déplacé malgré votre avis parce que si je le mets au-dessus de moi, à l’endroit où je travaille, je suis forcée de me donner un torticolis pour le voir. Au lieu que là où il est, je le vois de mon lit en m’éveillant et de ma table en écrivant, et de partout. C’est mon point de mire. Il n’y a pas une fleurette, un détail qui ne me rappelle tout ce que nous disions pendant que vous étiez à votre chevalet. » (Lettre du 4 novembre 1843)

« Cette belle Sainte-Anne et cette douce petite Vierge [L’éducation de la vierge] me font du bien, et quand quelqu’un vient m’embêter, je les regarde et n’écoute pas. […] Mon cher grand artiste […] vous avez trop d’imagination et d’émotion à dépenser tout seul […] Chopin m’interrompt là-dessus, pour me dire qu’il vous adore, ce que je vous fais passer tout chaud. » (lettre du 11 octobre 1846)

« Cher ami, encore bon jour, et bon an, et bonne santé pour que vous ayez beau et grand succès en toutes choses. Notre Lélia est une chose admirable et si le public de Nohant n’est pas nombreux, au moins il est chaud. Je voudrais que vous entendissiez les joies et les exclamations de ces belles surprises.” (Lettre de janvier 1853)

“J’ai revu toute votre œuvre, je n’ai guère regardé autre chose, et je suis sortie de là vous mettant toujours, sans hésitation et sans crainte d’aucune partialité, à côté des plus grands dans l’histoire de la peinture et au-dessus, mais à deux cent mille pieds au-dessus de tous les vivants.
En rentrant chez moi, j’ai trouvé l’épreuve du chapitre de mes mémoires que j’avais écrit à Nohant avant mon départ. Je l’ai relu bien tranquillement et loin d’avoir à en retrancher un mot, j’en aurais mis le double si je n’avais craint de vous faire assassiner. J’ai dû me faire pas mal d’ennemis dans la peinture, mais je m’en fiche pas mal aussi. » (lettre du 25 juillet 1855).

« J’ai été voir votre chapelle à Saint-Sulpice. C’est splendide. Je vous admire plus que jamais et je vous aime comme toujours. Je ne partirai pas sans aller vous voler encore un quart d’heure et vous embrasse avec Maurice que j’attends » (Mot écrit à Paris, le 4 avril 1862).

Deux lettres, l’une de 1853 adressée à Delacroix, l’autre du 17 août 1863 adressée à Edouard Rodrigues, quatre jour après le décès du peintre, sont un vibrant témoignage de l’amitié sincère et de la grande admiration  que porte Sand à Delacroix.

Cramponnez-vous aussi. Il faut que nous vivions les uns pour les autres, que nous vieillissons avec nos amis ou bien la lutte sera cruelle. Pour vous, vous êtes dans tout l’éclat, dans toute la puissance de votre œuvre. Vous avez gagné une bataille mémorable en ce siècle de bourgeoisie renforcée, et de scepticisme vaniteux. Votre empire est fait, et ceux qui n’ont jamais douté de vous sont plus fiers de votre gloire que vous-même. A revoir dans un ou deux mois, cher ami. J’irai vous embrasser comme je vous aime. » (Lettre de janvier 1853)

« Oui, j’ai le cœur navré. J’ai reçu de lui le mois dernier une lettre où il me disait qu’il prenait part à notre joie d’avoir un enfant, et où il me parlait d’un mieux sensible dans son état. J’étais si habituée à le voir malade que je ne m’en alarmais pas plus que de coutume. Pourtant sa belle écriture ferme était bien altérée. Mais je l’avais déjà vu ainsi plusieurs fois. Mon brave ami Dessauer était près de nous quelques jours plus tard. Il l’avait vu. Il l’avait trouvé livide, mais pas tellement faible qu’il ne lui eût parlé longtemps de moi et de nos vieux souvenirs, avec effusion. J’ai appris sa mort par le journal ! C’est un pèlerinage que je faisais avec ma famille et avant tout, chaque fois que j’allais à Paris. Je ne voulais pas qu’il fût obligé de courir après moi qui ai toujours beaucoup de courses à faire. Je le surprenais dans son atelier. « Monsieur n’y est pas ! » – Mais il entendait ma voix et accourait en disant : « Si fait, si fait, j’y suis ». Je le trouvais, quelque temps qu’il fît, dans une atmosphère de chaleur tropicale et enveloppé de laine rouge jusqu’au nez, mais toujours la palette à la main, en face de quelque toile gigantesque ; et après m’avoir raconté sa dernière maladie d’une voix mourante, il n’animait, causait, jetait son cache-nez, redevenait jeune et pétillant de gaîté, et ne voulait plus nous laissait partir. Il fouillait toutes ses toiles et me forçait d’emporter quelque pochade admirable d’inspiration. La dernière fois l’année dernière (quand je vous ai vu) j’ai été chez lui avec mon fils et Alexandre Dumas fils, de là, nous avons été à Saint-Sulpice, et puis nous sommes retournés lui dire que c’était sublime, et cela lui a fait plaisir. C’est que c’est sublime en effet, les défauts n’y font rien, et puisque vous comprenez cela, vous comprenez le beau et le grand plus que les trois quarts des gens qui se disent artistes ou qui le sont de profession.  Vous êtes aimable de me parler de lui, et vous partagez mes regrets comme vous partagez mon admiration. Pauvre cher pèlerinage, nous ne le ferons plus. Mon fils, qui a été son élève et un peu son enfant gâté, est bien affecté. » (Lettre à Edouard Rodrigues, 18 août 1863).

Sources : George Sand, Lettres d’une vie, Choix et présentation de Thierry Bodin, Folio classique.

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La Gazette de Soracha – n° 3 : Mort de Jean de La Fontaine

Le 13 avril 1695, le poète Jean de La Fontaine est décédé à Paris.

Jean de La Fontaine. ©Le Rat/Soracha.

« Monsieur de La Fontaine naquit à Château-Thierry en l’année 1621. Son père, maître des Eaux et Forêts de ce duché, le revêtit de sa charge dès qu’il fut capable de l’exercer, mais il y trouva si peu de goût, qu’il n’en fit la fonction, pendant plus de vingt années, que par complaisance. Il est vrai que son père eut pleine satisfaction sur une autre chose qu’il exigea de lui, qui fut qu’il s’appliquât à la poésie, car son fils y réussit au-delà de ce qu’il pouvait souhaiter » (Charles Perrault).

Un fidèle de Fouquet. – En 1658, Jean de La Fontaine s’installe à Paris et reçoit une pension de Fouquet, surintendant des Finances, à compter de l’année suivante. En 1661, il compose Le songe de Vaux, une féérie merveilleuse qui décrit les jardins et le château de Vaux. La Fontaine s’inspire de l’Hypnerotomachia Poliphili ou Le Songe de Poliphile, ouvrage attribué à Francesco Colonna, publié à Venise chez Alde Manuce en 1499. Connu en France par sa traduction de Jean Martin en 1546, Le Songe de Poliphile est lu et apprécié pendant tout le XVIIe siècle.

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La Gazette de Soracha – n° 2 : Naissance de Madame de Sévigné

Naissance de Marie de Rabutin-Chantal

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Portrait-de-madame-de-sevigne Claude Lefèbvre, Portrait de Madame de Sévigné, Musée Carnavalet.

Le 5 février 1626, Marie de Rabutin-Chantal naît place Royale – au 1bis de l’actuelle Place des Vosges -. Orpheline très jeune, elle est élevée par la famille de Coulanges, par ses grands-parents maternels ; puis après leur mort, son oncle devient son tuteur. En 1644, elle épouse le marquis de Sévigné, parent du Cardinal de Retz : « monsieur de Sévigny m’estime et ne m’aime point ; moi je l’aime et ne l’estime point ». En 1646, naît sa fille, Françoise Marguerite, « la plus jolie fille de France » selon Bussy-Rabutin.

Une femme de lettres. – Après la mort de son mari dans un duel en 1651, la jeune veuve fréquente les princes et la haute noblesse, anime les salons parisiens par son charme, son esprit et sa conversation. A l’hôtel de Rambouillet, elle côtoie toute la société qui fait l’agrément de Paris : le duc de la Rochefoucauld, auteur des Maximes, le cardinal de Retz qui aurait écrit pour elle ses Mémoires de la Fronde, la veuve Scarron – future Madame de Maintenon – et se lie d’amitié avec Madame de La Fayette et Madeleine de Scudéry.

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