La minute de lecture de Soracha

Dans son allocution lundi 16 mars à 20h00, le Président de la République a annoncé la mise en place du confinement à partir du mardi 17 mars à midi. Il a suggéré aux Français de lire, de retrouver le sens de l’essentiel, … la culture, l’éducation…

Chaque jour, nous adressons à nos abonnés La minute de lecture de Soracha que vous pouvez retrouver sur cette page:  une courte lecture, suivie d’une fable de La Fontaine à reconnaître, grâce à sa maxime ou à une phrase extraite de cette fable.

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Deuxième semaine – jour 14 : Lundi 30 mars 2020

Aujourd’hui, je vous propose un extrait d’une œuvre exceptionnelle : le Dit du Genji de Murasaki Shikibu.

1. La lecture du jour :

Le Dit du GenjiGenji monogatari de Murasaki Shikibu (973 ? – 1014 ?)

Plus ancien « roman-fleuve » du monde, écrit par une femme.
C’est une chose inexplicable. Il ne peut être l’ouvrage d’une personne ordinaire. (Empereur Juntoku, XIIIe siècle)
Il ne s’est jamais rien écrit de mieux. (Marguerite Yourcenar, XXe siècle)

“La journée était longue et comme il était désœuvré, il mit à profit la brume dense du crépuscule pour aller, sans être vu, du côté de la haie vive, là-bas. Il avait renvoyé ses gens, et avec Korémitsu no Ason il jeta un coup d’œil à la dérobée ; juste devant lui, dans la pièce qui donnait à l’ouest, l’on avait dévotement dressé un bouddha et, faisant ses dévotions, il y avait là une nonne. L’on avait légèrement relevé le store et disposé des offrandes de fleurs. Assise tout contre le pilier central, un rouleau des Écritures posé sur un accoudoir, cette dame nonne qui lisait, l’air tout soucieux, ne semblait être une personne du commun. Environ la quarantaine, le teint très clair, elle était émaciée, mais avec de la rondeur dans le visage ; les traits étaient réguliers, l’extrémité des cheveux était rognée avec grâce, ce qui, plus que s’ils eussent été longs, s’accordaient curieusement à la mode du jour, se dit le prince qui la regardait, fasciné. Il y avait avec elle deux femmes seulement, proprement vêtues, et puis des fillettes qui entraient et sortaient par jeu ; une enfant était accourue, qui pouvait être dans sa dixième année, lui sembla-t-il ; vêtue sur une robe blanche d’un surtout jaune corète défraîchi, elle ne ressemblait en rien à toutes celles qu’il avait vues jusque-là ; on devinait la femme qu’elle deviendrait à sa prodigieuse beauté. Sa chevelure déployée en éventail ondulait souplement, et elle se tenait, là, le visage tout rouge d’avoir pleuré :
« Que se passe-t-il ? Vous vous êtes fâchée avec les petites ? » dit la dame nonne qui leva les yeux et, comme il y avait un air de ressemblance, il se dit que ce devait être sa fille.
« Mon petit moineau, Inuki l’a laissé échapper, celui que je tenais enfermé dans la corbeille » dit l’enfant, l’air dépité. […]

L’enfant s’assit. Ses traits étaient d’une exquise délicatesse et, avec ses sourcils aux contours indécis et sa chevelure sans apprêt, séparée sur le front, elle était on ne peut plus mignonne. Voici quelqu’un que je serais curieux de voir quand elle aura pris de l’âge ! se disait le Prince, qui ne la quittait des yeux. C’est alors qu’il s’avisa qu’elle ressemblait étrangement à celle à qui il avait voué un amour infini ; c’était donc cela qui avait attiré ses yeux ! songea-t-il, ému aux larmes.”

© René Sieffert, traduction française, Presses Orientalistes de France, 1988.

2. La fable du jour :

Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.

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Deuxième semaine – jour 13 : Dimanche 29 mars 2020

Vous l’avez compris hier, Madame du Châtelet était une femme extraordinaire. Aujourd’hui, je vous propose le portrait qu’en fit Madame du Deffand!

1. La lecture du jour :

Je ne crois pas qu’il existe en français de page plus sanglante, plus amèrement et plus cruellement satirique […]. Ce portrait semble avoir été tracé par une furie à froid, qui sait écrire, et qui grave chaque trait en trempant sa plume dans du fiel ou dans du vitriol.

Sainte-Beuve, Les causeries du Lundi, 8 juillet 1850, Garnier frères, 1851-1862.

Portrait de Madame du Châtelet par Madame du Deffand (1697 – 1780)

“Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-semées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d’ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons ; on est venu à dire qu’elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n’en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d’être princesse ; elle l’est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi, mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l’on a presque oublié qu’elle est femme de condition. On dirait que l’existence de la divine Émilie n’est qu’un prestige : elle a tant travaillé à paraître ce qu’elle n’était pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions ; son impolitesse et son inconsidération, à l’état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante ; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n’auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu’elle voulait l’être ; il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c’est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C’est lui qui la rend l’objet de l’attention du public et le sujet des conversations particulières ; c’est à lui qu’elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent.”

2. La fable du jour :

Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage;

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Deuxième semaine – jour 12 : Samedi 28 mars 2020

Aujourd’hui, je vous propose un hommage de Voltaire à son amie, Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet.

1. La lecture du jour :

François-Marie Arouet, dit Voltaire (21 novembre 1694 – 30 mai 1778)
Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil (17 décembre 1706 – 10 septembre 1749)

Principes mathématiques de la philosophie naturelle de Newton, traduits par la marquise du Châtelet -Préface de Voltaire

“Cette traduction que les plus savants Hommes de France devaient faire et que les autres doivent étudier, une femme l’a entreprise et achevée à l’étonnement et à la gloire de son pays. Gabrielle Émilie de Breteuil, Marquise du Châtelet, est l’auteur de cette traduction, devenue nécessaire à tous ceux qui voudront acquérir ces profondes connaissances, dont le monde est redevable au grand Newton.
C’eût été beaucoup pour une femme de savoir la géométrie ordinaire, qui n’est pas même une introduction aux vérités sublimes contenues dans cet ouvrage immortel. On sent assez qu’il fallait que Madame la Marquise du Châtelet fût entrée bien avant dans la carrière que Newton avait ouverte, et qu’elle possédât ce que ce grand homme avait enseigné. On a vu deux prodiges : l’un, que Newton ait fait cet ouvrage ; l’autre, qu’une Dame l’ait traduit et l’ait éclairci.
Ce n’était pas son coup d’essai, elle avait auparavant donné au public une explication de la philosophie de Leibnitz sous le titre d’Institutions de physique, adressées à son fils, auquel elle avait enseigné elle-même la géométrie.[…]

Défaite de tout esprit de système, elle prit pour sa règle celle de la Société Royale de Londres, Nullius in verba, et c’est parce que la bonté de son esprit l’avait rendue ennemie des parties et des systèmes, qu’elle se donna toute entière à Newton. […] Madame du Châtelet a rendu un double service à la postérité en traduisant le livre des Principes, et en l’enrichissant d’un Commentaire. […]

Autant qu’on doit s’étonner qu’une femme ait été capable d’une entreprise qui demandait de si grandes lumières et un travail si obstiné, autant doit-on déplorer sa perte prématurée. Elle n’avait pas encore entièrement terminé le Commentaire, lorsqu’elle prévit que la mort pouvait l’enlever ; elle était jalouse de sa gloire et n’avait point cet orgueil de la fausse modestie, qui consiste à paraître mépriser ce qu’on souhaite, et à vouloir paraître supérieure à cette gloire véritable, la seule récompense de ceux qui servent le public, la seule digne des grandes âmes, qu’il est beau de rechercher, et qu’on n’affecte de dédaigner que quand on est incapable d’y atteindre.
Elle joignit à ce goût pour la gloire, une simplicité qui ne l’accompagne pas toujours, mais qui est souvent le fruit des études sérieuses. Jamais femme ne fut si savante qu’elle, et jamais personne ne mérita moins qu’on dît d’elle, c’est une femme savante : elle ne parlait jamais de science qu’à ceux avec qui elle croyait pouvoir s’instruire, et jamais n’en parla pour se faire remarquer. […]

Née avec une éloquence singulière, cette éloquence ne se déployait que quand elle avait des objets dignes d’elle. Ces Lettres où il ne s’agit que de montrer de l’esprit, les petites finesses, ces tours délicats que l’on donne à des choses ordinaires, n’entraient point dans l’immensité de ses talents ; le mot propre, la précision, la justesse et la force étaient le caractère de son éloquence ; elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole, que comme Madame de Sévigné. Mais cette fermeté sévère et cette trempe vigoureuse de son esprit ne le rendaient pas inaccessible aux beautés de sentiments : les charmes de la poésie et de l’éloquence la pénétraient et jamais oreille ne fut plus sensible à l’harmonie. Elle savait par cœur les meilleurs vers, et ne pouvait souffrir les médiocres. C’était un avantage qu’elle eut sur Newton, d’unir à la profondeur de la philosophie, le goût le plus vif et le plus délicat pour les Belles Lettres.

Paris, chez Dessaint et Saillant, 1759.

2. La fable du jour :

Il se faut entr’aider; c’est la loi de nature.

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Deuxième semaine – jour 11 : Vendredi 27 mars 2020

Aujourd’hui, je vous propose un extrait de Lanval, un lai écrit, vers la fin du XIIe siècle, par la poétesse Marie de France.

1. La lecture du jour :

Marie de France (fin du XIIe siècle)

Premier grand auteur féminin de la littérature française. Ses lais sont des récits d’aventure et d’amour. Ce sont des contes de fées.

“Quand la reine le voit seul, elle va tout droit vers lui, s’assied à ses côtés, lui parle pour lui révéler le secret de son cœur : « Lanval, depuis longtemps, je vous honore, je vous chéris et je vous aime ; vous pouvez avoir tout mon amour : dites-moi donc votre sentiment ! Je me donne à vous : vous devez être content de moi ! – Dame, répond Lanval, laissez-moi en paix ! Je ne songe guère à vous aimer. Je sers le roi depuis longtemps et je ne veux pas lui être déloyal. Ni pour vous ni pour votre amour je ne trahirai mon seigneur ! » Furieuse et déçue, la reine s’emporte : « Lanval, dit-elle, je crois bien que vous ne goûtez pas ce genre de plaisir. On m’a dit bien souvent que vous ne vous intéressez pas aux femmes. Vous préférez prendre votre plaisir avec de beaux jeunes gens ! Misérable lâche, chevalier indigne, mon époux a bien tort de vous souffrir auprès de lui : je crois qu’il en perd son salut ! » Ulcéré par ses paroles, Lanval répond sans tarder. Mais la colère lui fit prononcer des paroles dont il devait souvent se repentir : « Dame, dit-il, je ne sais rien de ce genre de pratique. Mais j’aime et je suis aimé d’une femme qui doit l’emporter sur toute celles que je connais. Bien plus, apprenez sans détour que la moindre de ses servantes, la plus humble, vous est supérieure, madame la reine, pour le corps, le visage et la beauté, la courtoisie et la bonté ! » La reine s’éloigne alors et va pleurer dans sa chambre, désolée et furieuse de se voir ainsi humiliée. Elle se met au lit, malade, et déclare qu’elle ne se lèvera pas avant d’avoir obtenu justice du roi sur sa plainte. […]
On allait rendre le jugement quand par la ville on vit s’avancer une jeune fille à cheval, la plus belle du monde. Elle montait un blanc palefroi, à la tête et à l’encolure bien faites, qui la portait avec douceur : il n’est au monde de plus noble bête. Et son harnais était magnifique : nul comte, nul roi n’auraient pu l’acheter sans vendre ou mettre en gage leurs domaines. La dame était vêtue d’une chemise blanche et d’une tunique lacées des deux côtés pour laisser apparaître ses flancs. Son corps était harmonieux, ses hanches bien dessinées, son cou plus blanc que la neige sur la branche ; ses yeux brillaient dans son visage clair, où se détachaient sa belle bouche, son nez parfait, ses sourcils bruns, son beau front, ses cheveux bouclés et très blonds : un fil d’or a moins d’éclat que ses cheveux à la lumière du jour. Elle avait relevé les pans de son manteau de pourpre sombre, portait un épervier au poing ; un lévrier la suivait. Un bel écuyer l’accompagnait, portant un cor d’ivoire. Ils s’avançaient avec grâce le long de la rue. On n’avait jamais vu pareille beauté, ni en Vénus, pourtant reine de beauté, ni en Didon, ni en Lavine. Dans toute la ville, petits et grands, enfants et vieillards viennent la contempler dès qu’ils la voient passer : je ne plaisante pas en parlant de sa beauté. Elle s’avance lentement et les juges, en la voyant, s’émerveillent ; on ne peut la regarder sans se sentir réchauffé de joie ! Même le plus vieux des chevaliers serait volontiers accouru se mettre à son service si elle avait bien voulu de lui ! […]

La jeune fille entre dans la salle du château : on n’y a jamais vu si belle femme. Elle met pied à terre devant le roi et tous la voient bien. Elle laisse même tomber son manteau pour qu’on la voie mieux encore. Le roi, très courtois, se lève bien vite pour l’accueillir et tout le monde s’empresse de lui faire honneur et de la servir. Quand on l’a bien contemplée et qu’on a fait l’éloge de sa beauté, elle déclare sans vouloir s’attarder : « Arthur, écoute-moi, ainsi que tous les barons que je vois ici ! J’ai aimé un de tes vassaux : le voici, c’est Lanval ! On l’a accusé devant ta cour et je ne veux pas qu’il soit victime de ses paroles. Sache bien que le tort est du côté de la reine : jamais il n’a sollicité son amour. Quant à sa vantardise, s’il peut en être justifié par ma présence, alors que tes barons le libèrent ! »”

Marie de France, Lais, traduction de Laurence Harf-Lancner. © Librairie générale française, 1990 et 1998

2. La fable du jour :

Notre ennemi, c’est notre maître :
Je vous le dis en bon françois.

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Deuxième semaine – jour 10 : Jeudi 26 mars 2020

Aujourd’hui, une incursion dans l’univers de l’écrivaine Colette.

1. La lecture du jour :

Sidonie Gabrielle Colette, dite Colette (28 janvier 1873-3 août 1954)

N’omettons pas le danger qui vient de la solitude, du manque de travail. Pourquoi se lever tôt ? Pourquoi manger quand midi sonne ? Pourquoi nous laver au saut du lit, hâter le nettoyage des pièces que nous habitons ? Rien ne nous presse. Rien, sinon la survivance d’une dignité obtuse, le besoin d’une règle, fût-elle bénigne. “Tu attends des visites ?” soupire ma fille qui s’éveille et s’endort en deux fois, l’œil gauche le premier, l’œil droit ensuite. Elle ne croit pas si bien dire. Quand je nourris le feu de poutrelles, quand je glisse le bouquet de menthe sauvage sous ma courtepointe et que j’écoute sonner la petite église au bout du jardin : “Déjà dix heures !”, j’attends ma propre visite, j’appréhende ma propre sévérité et, pendant ces longs jours mortifiés où à toute heure chacun descend en soi, je voudrais ne trouver en moi-même qu’une vacance pure.

Colette, Journal à rebours, 1941.

Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil tous les soirs à la même heure, et je m’éloigne, tête basse, moins en élu qu’en banni… Je m’éloigne, balancé comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant les oreilles sous le vent. Je m’en vais, insensible à la neige. Je m’arrête un instant, non que j’hésite, mais j’écoute les rumeurs secrètes de mon empire; je consulte l’air obscur, j’y lance, prolongés, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Comme si le son de ma voix m’eût soudain rendu frénétique, je bondis… On m’aperçoit un instant sur le faîte d’un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée – et puis on ne me voit plus …

Colette, Chats, 1950. @ Albin Michel

2. La fable du jour :

Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

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Deuxième semaine – jour 9 : Mercredi 25 mars 2020

Aujourd’hui, je vous propose l’une de mes lettres préférées de Madame de Sévigné : l’annonce du mariage d’Anne Louise Marie d’Orléans, cousine du roi Louis XIV, avec Antonin Nompart de Caumont, comte de Lauzun.

1. La lecture du jour :

Marie de Rabutin-Chantal (5 février 1626 – 17 avril 1696)

A Paris, ce vendredi 16 décembre 1670

Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie : enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n’est-il pas juste, une chose que l’on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde, une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d’Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-là : je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ; c’est Mme de la Vallière. – Point du tout, Madame. – C’est donc Mlle de Retz ? – Point du tout, vous êtes bien provinciale. – Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c’est Mlle Colbert. – Encore moins. – C’est assurément Mlle de Créquy. – Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de … Mademoiselle … devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! par ma foi ! ma foi jurée ! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, fille de feu Monsieur ; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d’Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d’Orléans ; Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous.
Adieu ; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.

Lettre de Mme de Sévigné à M. de Coulanges, Lettres choisies, Classiques Larousse.

2. La fable du jour :

Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte
Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

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Deuxième semaine – jour 8 : Mardi 24 mars 2020

Voici une semaine que j’ai commencé La minute de lecture de Soracha. Je vous remercie vivement d’être si nombreux à la lire et, d’après vos sympathiques et chaleureux messages, à l’apprécier.

Je vous propose aujourd’hui, pour entamer notre deuxième semaine de confinement, un hommage à la “first diva” Maria Malibran, née le 24 mars 1808.

Pour apprendre à chanter, il ne faut pas travailler, mais savoir travailler. Ce n’est qu’en apprenant le secret de bien étudier qu’on arrive à chanter.
Boileau (1636-1711)

1. La lecture du jour :

Maria Malibran en Desdémone. François Bouchot

Maria Malibran en Desdémone. François Bouchot

Maria-Félicia Garcia, dite la Malibran
(24 mars 1808 – 23 septembre 1836)

Maria-Félicia naît dans une famille d’artistes : son père Manuel est chanteur, compositeur et maître de chant, sa mère est actrice. Très tôt, Maria révèle une voix exceptionnelle, forgée par les leçons sans concession de son père.

C’était de l’or, mais il fallait l’arracher du sein de la terre ; c’était de l’or, mais il fallait le dégager du minerai ; c’était de l’or, mais il fallait le forger, le frapper, l’assouplir comme le métal sous le marteau. Je l’ai entendue, à Rome, un jour où elle devait jouer Le Barbier, travailler pendant plusieurs heures les traits de sa cavatine, et de temps en temps, elle s’interrompait pour interpeller sa voix en lui disant « je te forcerai bien à m’obéir !» La lutte était donc chez elle un besoin, une habitude qui, jointe à sa ténacité indomptable et à son amour de l’impossible, prêtait un caractère puissant et original à son talent. (Ernest Legouvé, écrivain, académicien et professeur au Collège de France)

Après avoir conquis le public new-yorkais à 17 ans, elle épouse quelques mois plus tard un banquier français, installé aux États-Unis : Eugène Malibran. Maria apprend à monter à cheval, passion de sa vie, et s’ennuie.

“Petit chou, tu es un chat, petit amour, tu es un ange, je t’aime ! Dis-moi, petit minet, ne m’aimes-tu pas ? Oh ! que oui, je le vois bien ; je voudrais avoir un petit lacrimatoire en or, pour recevoir tes douces larmes et je voudrais les avaler à grand trait, pour ensuite me parfumer de l’odeur de ton haleine. Que de bêtises dans un moment ! n’importe, ça n’empêche pas les sentiments, vifs et ardents de mon cœur bouillant.
Adieu, bm, bm, bm, tiens voilà trois baisers que je t’envoie, et une demie feuille en blanc pour que tu t’en imagines autant que tu voudras.”

“Quoi, vous dites que vous m’aimez. O bonheur, vous m’épousez ! Je ne puis croire à tant de bonheur. Une pauvre fille sans instruction, sans esprit, sans autre espèce d’agrément qu’une voix passable et qu’une maladie peut lui enlever, mais elle a un bon cœur, cœur tendre, dévoué pour la vie à celui qu’elle adore, qu’elle idolâtre.”

“Je t’ai dit souvent que le principal but en me mariant avait été de me séparer d’avec ma famille pour ne pas vivre avec elle.”
Lettres de Maria à Eugène Malibran

En raison de difficultés financières, Maria décide de rentrer à Paris et de remonter sur scène. Le succès est au rendez-vous : à 20 ans, Maria devient la Malibran!

La foule était immense, l’attente très vive. Placée sur l’estrade au milieu des dames patronnesses, la nouvelle venue était l’objet de la curiosité générale. Rien de remarquable, ni dans sa personne, ni dans sa physionomie. Sous sa petite capote mauve où se cachait à demi sa figure, elle ressemblait à une jeune miss. Son tour de chanter étant venu, elle se lève, ôte son chapeau et se dirige vers le piano où elle doit s’accompagner elle-même. A peine assise, la transformation commence. D’abord, sa coiffure étonne par sa simplicité ; pas de boucles, pas de savant échafaudage de cheveux, des bandeaux plats et lisses, dessinant la forme de la tête ; une bouche assez grande, un nez plutôt court, mais un si joli ovale de figure, un si pur dessin de cou, d’épaule, que la beauté des traits était remplacée par la pureté des lignes ; et enfin des yeux comme on n’en avait pas vu depuis Talma, des yeux qui avaient une atmosphère. Virgile a dit : « Natantia lumina sommo », des yeux nageant dans le sommeil ; et bien, Maria Malibran avait, comme Talma, des yeux nageant dans je ne sais quel fluide électrique, d’où le regard jaillissait à la fois lumineux et voilé comme un rayon de soleil qui traverse un nuage. Ses regards semblaient tout chargés de mélancolie, de rêverie, de passion.
Elle chanta la romance « Le Saule », dans Otello. A la vingtième mesure, le public était conquis ; à la fin de la première strophe, il était enivré ; à la fin du morceau, il était fou. (Ernest Legouvé)

Entre 1828 et 1836, la Malibran est à son apogée: première cantatrice d’Europe, invitée dans toutes les capitales, adulée de tous.

Elle a la voix la plus belle, la plus étendue, la plus égale, la plus pure, l’intonation la plus parfaite, l’expression la plus vraie, le style le plus élevé et la plus grande richesse d’invention dans les fioritures, qui sont les moyens de séduction qu’elle a prodigués dans cet air, et qui ont assuré son triomphe !” (Fétis, compositeur et critique musical)

“La Malibran subjugue par sa voix miraculeuse. Elle éblouit comme personne! Merveille des merveilles!” (Frédéric Chopin)

“Elle m’a fait pleurer, gémir, souffrir enfin, comme si j’eusse assisté à une scène réelle de la vie. Cette femme est le premier génie de l’Europe, belle comme une vierge de Raphaël, simple, énergique, naïve, c’est la première cantatrice et la première tragédienne. J’en suis enthousiaste.” (George Sand).

“Une beauté métaphysique n’empruntant à la matière que juste assez de forme pour être perceptible aux yeux d’ici-bas… Une beauté qui transparaissait à travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l’albâtre, et qui fascinait les sens autant qu’elle divinisait l’âme. Créature incomparable que j’aime et que j’admire tant » (Lamartine).

Maria Malibran en Norma. Intérieur du mausolée. Cimetière de Laeken.

Maria Norma. Cimetière de Laeken. © Soracha

Le 5 juillet 1836, c’est le drame. Au cours d’une randonnée, le cheval que monte Maria s’emballe; la jeune femme tombe, traînée sur plusieurs mètres, le pied accroché à l’étrier.
Le 28 septembre 1836, Maria meurt; elle a 28 ans. Son second mari, le compositeur Charles de Bériot, lui fait construire au cimetière de Laeken à Bruxelles un mausolée dans lequel Maria est représentée dans le rôle de Norma, avec écrit sur le piédestal les vers rédigés par Lamartine:

Beauté, amour, génie furent son nom de femme
Ecrit dans son regard, dans son cœur, dans sa voix,
Sous trois formes au ciel appartenait cette âme.
Pleurez, terre, et vous, cieux, accueillez-la trois fois.

 

2. La fable du jour :

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point!

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Première semaine – Jour 7 : Lundi 23 mars 2020

Aujourd’hui, un extrait du Satiricon de Pétrone, une histoire de loup-garou.

1. La lecture du jour :

Pétrone (Ier siècle après J.-C.)
Pétrone est le premier auteur de roman de la littérature latine.

J’étais encore esclave, et nous habitions dans la Rue-Etroite, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la maison de Gavilla. Là, par la volonté des dieux, je devins l’amant de la femme du cabaretier Térentius : vous avez connu Mélissa la Tarentine, un beau brin de fille. […] Son mari vint à rendre le dernier soupir à leur ferme. Aussi, je me démenais et fis des pieds et des mains pour trouver le moyen d’aller la rejoindre, car, comme on dit, c’est dans les difficultés qu’on reconnaît ses amis.

Il se trouva que le maître était allé à Capoue pour liquider des hardes: je profitai de l’occasion pour persuader à un hôte que nous avions de m’accompagner jusqu’à cinq milles. C’était un militaire, aussi fort que le diable. Nous nous taillons à peu près vers le chant du coq; la lune brillait, on y voyait comme en plein jour. Nous arrivons au milieu des tombeaux; voilà mon homme qui se met à se diriger vers les stèles; moi, je m’assieds tout en chantonnant, et je compte les monuments. Ensuite, lorsque je me retournai vers mon compagnon, je vis qu’il se déshabillait et posait tous ses vêtements le long de la route. J’avais un goût de mort dans la bouche; j’étais là, immobile comme un cadavre. Lui, il pissa tout autour de ses vêtements et, soudain, se transforma en loup. Ne croyez pas que je plaisante: personne ne pourrait me payer assez cher pour que je mente. Mais, comme j’avais commencé à vous le dire, dès qu’il fut transformé en loup, il se mit à hurler et s’enfuit vers les bois. Moi, d’abord, je ne savais pas où j’étais; puis, je m’approchai pour ramasser ses vêtements; mais eux étaient devenus de pierre. Si quelqu’un est jamais mort de terreur… Pourtant, je tirai mon épée et, plus mort que vif, je pourfendis des ombres jusqu’à ce que j’arrive à la ferme de mon amie. J’entrai, comme un spectre, et j’en claquai presque; la sueur me coulait entre les jambes, j’avais les yeux morts; il s’en est fallu de peu que je ne me remette jamais. Ma chère Mélissa de s’étonner de ce que je sois si tard par les routes.

Si tu étais venu plus tôt, au moins tu nous aurais aidés; un loup est entré dans la ferme et il a saigné tous nos moutons comme un boucher. Mais il n’en a pas eu le dessus, bien qu’il se soit enfui; l’un de nos esclaves lui a traversé le cou avec une lance.

Quand j’eus entendu cela, il me fut impossible de fermer l’oeil de la nuit, mais, dès le lever du jour, je m’enfuis bien vite chez notre maître Gaïus, comme hôtelier détroussé, et, lorsque je repassai à l’endroit où les vêtements étaient devenus de pierre, je ne trouvai rien, que du sang. Mais, une fois revenu à la maison, je trouvai mon soldat au lit, malade comme un boeuf, et le médecin en train de soigner son cou. Je compris que c’était un loup-garou et, ensuite, je n’aurais jamais pu manger un morceau de pain en sa compagnie, non, même si l’on m’avait tué. Que les autres en pensent ce qu’ils voudront; moi, si je mens, je veux bien que vos Génies me patafiolent!”J’étais encore esclave, et nous habitions dans la Rue-Etroite, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la maison de Gavilla. Là, par la volonté des dieux, je devins l’amant de la femme du cabaretier Térentius : vous avez connu Mélissa la Tarentine, un beau brin de fille. […] Son mari vint à rendre le dernier soupir à leur ferme. Aussi, je me démenais et fis des pieds et des mains pour trouver le moyen d’aller la rejoindre, car, comme on dit, c’est dans les difficultés qu’on reconnaît ses amis.

Il se trouva que le maître était allé à Capoue pour liquider des hardes: je profitai de l’occasion pour persuader à un hôte que nous avions de m’accompagner jusqu’à cinq milles. C’était un militaire, aussi fort que le diable. Nous nous taillons à peu près vers le chant du coq; la lune brillait, on y voyait comme en plein jour. Nous arrivons au milieu des tombeaux; voilà mon homme qui se met à se diriger vers les stèles; moi, je m’assieds tout en chantonnant, et je compte les monuments. Ensuite, lorsque je me retournai vers mon compagnon, je vis qu’il se déshabillait et posait tous ses vêtements le long de la route. J’avais un goût de mort dans la bouche; j’étais là, immobile comme un cadavre. Lui, il pissa tout autour de ses vêtements et, soudain, se transforma en loup. Ne croyez pas que je plaisante: personne ne pourrait me payer assez cher pour que je mente. Mais, comme j’avais commencé à vous le dire, dès qu’il fut transformé en loup, il se mit à hurler et s’enfuit vers les bois. Moi, d’abord, je ne savais pas où j’étais; puis, je m’approchai pour ramasser ses vêtements; mais eux étaient devenus de pierre. Si quelqu’un est jamais mort de terreur… Pourtant, je tirai mon épée et, plus mort que vif, je pourfendis des ombres jusqu’à ce que j’arrive à la ferme de mon amie. J’entrai, comme un spectre, et j’en claquai presque; la sueur me coulait entre les jambes, j’avais les yeux morts; il s’en est fallu de peu que je ne me remette jamais. Ma chère Mélissa de s’étonner de ce que je sois si tard par les routes.

Pétrone, Le satiricon, traduction de Pierre Grimal © Librairie générale française, 1960

2. La fable du jour :

Vous êtes dans une carrière
Où l’on ne se pardonne rien.

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Jour 6 : Dimanche 22 mars 2020

Aujourd’hui, un extrait d’un livre que j’emporterais sur une île déserte : Le vaisseau des morts de B. Traven.

1. La lecture du jour :

B. Traven

“La biographie d’un créateur n’a absolument aucune importance.
Un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre.”

“Mais bien sûr que si, je vous assure, il y a des bateaux qui ont peur de l’eau. On commet souvent l’erreur de dénier toute personnalité aux bateaux. Ils en ont pourtant une, et ils ont aussi leurs humeurs, comme les êtres humains. Ce vieux machin était un sacré numéro, je m’en suis aperçu tout de suite. Il ne devait pas être commode. […]

De même, la Yorikke ne ressemblait, ni de près ni de loin, à un bateau raisonnable, sain d’esprit. Cela aurait été une insulte pour les autres navires voguant sur les sept mers. Son aspect reflétait tellement son esprit, son âme, son être et son comportement que l’on pouvait à bon droit douter de sa santé mentale. […]
Le capitaine le commande, et, en tant que supérieur, veut toujours lui imposer sa volonté. Le bateau le hait, comme il hait tous les chefs et tous les commandants. Si, par hasard, le capitaine parvient à se faire aimer, ou le prétend, c’est que le navire réussit ainsi mieux à le supporter et à s’accommoder de ses manières.
Non, c’est l’équipage que le bateau aime. Ses membres sont ses véritables camarades. Ils le nettoient, le caressent, le cajolent, l’embrassent. […]
Le bateau sait parfaitement qu’il ne saurait avancer sans l’équipage. Il peut avancer sans capitaine, mais pas sans équipage. Le capitaine n’est même pas capable de le nourrir, il ignore comment il faut entretenir le feu pour qu’il donne un maximum de chaleur sans causer de troubles digestifs.
Le bateau parle à l’équipage, mais jamais au capitaine ni aux officiers. Il lui raconte des histoires féériques, fabuleuses. Toutes celles que je connais, ce sont les bateaux, et non les hommes, qui me les ont apprises. Et ils aiment bien écouter les histoires que leur raconte l’équipage. Je les ai entendus rire sous cape quand les matelots s’assoient sur le pont le dimanche après-midi pour échanger des bonnes blagues. Je les ai vus pleurer à l’écoute d’histoires tristes. Et j’en connais un qui a versé des larmes amères car il savait qu’il allait sombrer au cours du prochain voyage. Il n’est jamais revenu et s’est retrouvé plus tard sur la liste des “disparus en mer”, dressée par la Lloyd’s.”

B. Traven, Le vaisseau des morts, © Éditions La découverte, 2004

2. La fable du jour :

Puis, qu’un Cartésien s’obstine
À traiter ce Hibou de montre et de machine !

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Jour 5 : Samedi 21 mars 2020

1. La lecture du jour :

Portrait d'Erik Satie par Suzanne Valadon

Erik Satie par Suzanne Valadon

Erik Satie (17 mai 1866 – 1er juillet 1925)

“Ils ne peuvent pas le savoir; ils ne lisent pas le journal que je lis chaque jour.”

De la lecture

“Il y a plusieurs manières de lire: … pour soi seul; pour les autres – ou, au moins, pour un autre.
La lecture “pour soi seul” est intérieure – tout ce qu’il y a de plus intérieur; alors que la lecture “pour les autres” – ou pour un autre – se pratiquant à haute voix (généralement), est extérieure – tout ce qu’il y a de plus extérieure.
Lire pour soi seul est un jeu: aucun art ne s’y déploie. Par contre, combien difficile est la lecture à haute voix.
S’il vous plaît, étudions cette dernière et intéressante catégorie.

*

Peu de personnes savent lire à haute voix; c’est un art, du reste. Entre parenthèse, je me suis toujours demandé comment lit le lecteur de la Comédie Française. Ce qu’il doit bien lire, le cher homme! Prestigieusement, bien entendu. Mais, … lit-il à haute voix? Tout est là.
A ses débuts, le lecteur à haute voix fera bien de n’avoir qu’un seul auditeur “même un peu sourd” – légèrement dur d’oreille, tout au moins. Il y gagnera de l’audace, un certain “culot”; et son assurance s’agrandira auprès de cet auditeur “neutre” et inférieur.
Dans ce cas, le bon lecteur vise à n’intimider jamais son unique auditeur. Il l’encourage; lui parle poliment, sans amertume – lui vantant l’ouvrage qu’il va lui lire. Froidement, il prépare son adversaire par une sorte de “coup du Père François” – un très bon Père.

*

Je conseillerai de ne pas lire à haute voix un texte écrit dans une langue qu’ignore l’auditeur. Ce n’est pas de bon goût, et l’effet est nul.
Après quelques exercices faits devant un seul auditeur, le lecteur à haute voix peut chercher un auditoire plus nombreux. Doué, il arrivera – rapidement – à se faire entendre devant plusieurs milliers d’auditeurs: ce n’est qu’une question de volume – de volume de voix, naturellement.

Erik Satie, Les raisonnements d’un têtu, suivis de Mémoires d’un amnésique, © Éditions Voix d’encre, 2013

2. La fable du jour :

Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine.

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Jour 4 : Vendredi 19 mars 2020

La correspondance est une source précieuse de lecture.
Voici un extrait de la quatrième lettre d’Héloïse à Abélard. Les sept lettres, écrites en latin, ont été découvertes et traduites en français par le poète Jean de Meung dans les années 1290.

1. La lecture du jour :

Héloïse (1095-1164) et Abélard (1079-1142): amants éternels.

Devenue abbesse d’Argenteuil après la castration d’Abélard, puis abbesse du Paraclet, la « Vestale Magnifique » – selon l’expression de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny – confesse, vingt ans plus tard, que « son âme brûle des mêmes passions qu’autrefois ».

Sculture Héloise et Abélard_la conciergerie

Héloïse et Abélard, linteau de pilier à la conciergerie. ©Le Rat/Soracha

“Peut-on dire qu’on fait pénitence, quel que soit le traitement infligé au corps, alors que l’âme conserve encore l’idée de pêcher et brûle des mêmes passions qu’autrefois ? Il est facile de confesser ses fautes et de s’en accuser, et même de soumettre son corps à des macérations extérieures ; mais ce qui est difficile, c’est d’arracher son âme aux désirs des plus douces voluptés. […]

Quant à moi, ces voluptés de l’amour que nous avons goûtées ensemble m’ont été si douces, que le souvenir ne peut m’en déplaire ni même s’effacer de ma mémoire. De quelque côté que je me tourne, elles se présentent, elles s’imposent à mes regards de tous les désirs qu’elles réveillent : leurs trompeuses images n’épargnent même pas mon sommeil. Il n’est pas jusqu’à la solennité de la messe, là où la prière doit être très pure, pendant laquelle les représentations obscènes de ces voluptés ne s’emparent si bien de mon âme misérable, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de la prière. Je devrais gémir des fautes que j’ai commises, et je soupire après celles que j’ai perdues.

Ce n’est pas seulement ce que nous avons fait, ce sont les heures, ce sont les lieux témoins de ce que nous avons fait, qui sont si profondément gravées dans mon cœur avec toi, que je me retrouve avec toi dans les mêmes lieux, aux mêmes heures, faisant les mêmes choses : même en dormant, je ne trouve point le repos. Parfois les mouvements de mon corps trahissent les pensées de mon âme, des mots m’échappent que je n’ai pu retenir.”

Abélard et Héloïse, Correspondance, Traduction d’Octave Gréard, Folio Classique © Editions Gallimard, 2000.

2. La fable du jour :

Hélas! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grand.

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Jour 3 : Jeudi 19 mars 2020

La correspondance est une source précieuse de lecture.

1. La lecture du jour :

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876)

Portrait de George Sand par Eugène Delacroix

George Sand par Delacroix.

Extrait d’une lettre à Gustave Flaubert du 8 septembre 1871.

Eh quoi, tu veux que je cesse d’aimer? Tu veux que je te dise que je me suis trompée toute ma vie, que l’humanité est méprisable, haïssable, qu’elle a toujours été, et qu’elle sera toujours ainsi? Non, non, on ne s’isole pas, on ne rompt pas avec les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise pas son espèce. L’humanité n’est pas un vain mot. Notre vie est faite d’amour, et ne plus aimer, c’est ne plus vivre.

Extrait d’une lettre du 18 avril 1841, adressée à la cantatrice Pauline Viardot, à propos de “Chip Chip”, le pianiste Frédéric Chopin.

“Une grande, grandissime nouvelle c’est que le petit Chip Chip va donner un grrrrrrand concert. Ses amis le lui ont tant fourré dans la tête qu’il s’est laissé persuader. Cependant il se flattait toujours que cela serait si difficile à arranger, qu’il y renoncerait. Les choses ont été plus vite qu’il ne croyait. A peine avait-il lâché le oui fatal, que tout s’est trouvé fait comme par miracle, et que les 3/4 de ses billets étaient pris, avant qu’on eut même annoncé, alors il s’est réveillé comme d’un songe, et l’on ne peut rien voir de plus drôle, que le méticuleux et irrésolu Chip Chip, obligé de ne plus changer d’avis. Il espérait que vous viendriez et que vous chanteriez pour lui, accompagnée par lui. Quand j’ai reçu votre lettre et qu’il a perdu cet espoir, il voulait défaire son concert. Il n’y avait plus moyen, il s’était trop engagé. […]

Ce cauchemar chopinesque se passera dans les salons de Pleyel le 26. Il ne veut pas d’affiches, il ne peut pas de programmes, il ne veut pas de nombreux public. Il ne veut pas qu’on en parle. Il est effrayé de tant de choses que je lui propose de jouer sans chandelles, et sans auditeurs, sur un piano muet.”

Erik Satie, Les raisonnements d’un têtu, suivis de Mémoires d’un amnésique,© Éditions Voix d’encre, 2013

2. La fable du jour :

Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine.

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Jour 2 : Mercredi 18 mars 2020

Aventurez-vous vers des mondes inconnus et donnez libre cours à votre imagination!

1. La lecture du jour :

Portrait d'Howard Phillips Lovecraft

Lovecraft vers 1915.

Howard Phillips Lovecraft (20 août 1890 – 15 mars 1937)

Il ne se passe jamais rien ! C’est peut-être pourquoi mon imagination s’échappe et explore des mondes étranges et terribles.

                                   Azathoth

Vers le vide sans pensée le démon m’emporta

Au-delà des amas brillants de l’espace dimensionnel
Jusqu’à ce que s’étendit devant moi ni le temps ni la matière
Mais seulement le Chaos, sans forme et sans lieu.
Ici dans les ténèbres le puissant Maître de Tout marmonnait
A propos de choses qu’il avait rêvées mais ne comprenait pas.

Azathoth

Sandy Petersen, “Cthulhu, les créatures du mythe”, éd. Bragelonne

Auprès de lui des formes vagues de chauves-souris s’agitaient
Et voletaient en des tourbillons ineptes d’où ruisselaient des rayons de lumière.

Elles dansaient follement, suivant la plainte ténue
D’une flûte craquelée que tenait une patte monstrueuse
D’où sortaient les vagues sans but dont les hasards se confondant
Donnaient à chaque fragile cosmos sa loi éternelle.
« Je suis Son Messager », dit le démon
Tandis qu’avec mépris il frappait son maître à la tête.

Fungi de Yuggoth, XXII
Source : H. P. Lovecraft, tome 2, coll. Bouquins, p. 1050-1051. © Éditions Néo – Éditions Robert Laffont

2. La fable du jour :

Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyait prendre.

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Jour 1 : Mardi 17 mars 2020

Voici Les Médecins de Jean de La Fontaine. Portez-vous bien!

1. La lecture du jour :

J.-B. Oudry. Source: gallica.bnf.fr/

Le médecin Tant-pis allait voir un malade,

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.
Ce dernier espérait, quoique son camarade
Soutint que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à Nature,
Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L’un disait : “Il est mort, je l’avais bien prévu.
S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie.”

2. La fable du jour :

A ces mots on cria haro sur le baudet.