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Les flâneries de Soracha – n° 8 : Les ruines de l’abbaye du Lys à Dammarie les Lys

Sur les traces de Saint-Louis et de Blanche de Castille

Promenade romantique

Bat, Le Rat et Pompona vous invitent à découvrir les ruines de l’abbaye cistercienne du Lys, située à Dammarie-les-Lys, près de Melun, à la lisière de la forêt de Fontainebleau.

Abbaye du Lys

Ruines de l’abbaye du Lys à Dammarie-les-Lys. © soracha

Nombreuses sont les ruines d’abbayes en Île-de-France, lieux de magnifiques promenades que Bat, Le Rat et Pompona vous invitent à découvrir.

Durant tout le Moyen Age, les monastères et les abbayes se multiplient en Occident. Ils sont tous régis par des règles de vie, fondées sur l’obéissance au chef de la communauté et à une discipline de vie ordonnée autour de la prière et du travail.

Proposée par Benoît de Nursie, fondateur du monastère du Mont-Cassin en 529, la règle de Saint-Benoît répartit harmonieusement le travail manuel, le travail intellectuel, dans l’emploi du temps des moines. L’ordre bénédictin connaît ainsi un grand essor et s’impose dans le monde occidental.

Abbé du Languedoc au IXe siècle, Benoît d’Aniane poursuit l’expansion de l’ordre bénédictin. Deux réformes donnent ensuite naissance à deux nouvelles branches :

  • l’ordre des Clunisiens, installés à Cluny en Bourgogne à la fin du Xe siècle, dont l’abbaye va devenir au cours des siècles suivants un immense empire monastique, indépendant et tentaculaire, disparu à la Révolution ;
  • l’ordre des Cisterciens au XIIe siècle, sous l’autorité de Bernard de Clairvaux (1090-1153), fondateur de l’abbaye éponyme, située en Champagne – qui reproche à l’ordre de Cluny un manque d’ascétisme dans sa conduite, dans l’art et dans la liturgie et prône un éloignement du monde.

« Les murs de l’église resplendissent, mais les pauvres souffrent […] Ses pierres sont couvertes d’or, mais ses enfants sont nus […] Que viennent faire dans vos cloîtres où les religieux s’adonnent aux saintes lectures, ces monstres grotesques, ces extraordinaires beauté difformes et ces belles difformités ? Si toutes ces inepties ne provoquent pas la honte, du moins devrait-on reculer devant la dépense ! » (Apologie adressée en 1124 par Bernard de Clairvaux à Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims).

Au XIIIe siècle, trois grandes abbayes cisterciennes, richement dotées par le roi Louis IX – Saint-Louis -, ou par sa mère Blanche de Castille, protectrice de l’ordre des cisterciens, sont construites en Île-de-France : Royaumont, située près d’Asnières-sur-Oise, fondée en 1228 en exécution du testament de Louis VIII, père de Saint-Louis, Maubuisson située près de Pontoise, créée en 1236 – où Blanche de Castille est ensevelie à sa mort en 1252 – et l’abbaye du Lys bâtie de 1244 à 1248.

Dès 1248, des moniales venues de l’abbaye de femmes de Maubuisson s’installent dans l’abbaye du Lys. Parmi elles, Alix de Vienne, entrée dans les ordres après le décès de son époux et parente de Blanche de Castille, devient la première abbesse de l’abbaye jusqu’à sa mort en 1260. D’importantes donations sont faites à cette abbaye cistercienne de femmes qui devient très prospère. En 1251, la reine Blanche constitue « à ses chères filles du Lys » des rentes sur la prévôté d’Etampes – enregistrées sur une charte de Louis IX datée du camp de Césarée. En 1253, le cœur de Blanche de Castille y est déposé. Et quelques années plus tard, Philippe IV le Bel donne au trésor de l’abbaye le cilice de Saint-Louis – partagé en trois, il est aujourd’hui conservé dans l’église Saint-Aspais de Melun, dans la cathédrale de Meaux et une petite partie a été donnée à l’église paroissiale de Dammarie – ainsi que deux os d’un bras du roi et la cassette ornée d’émaux fleurdelysés dans laquelle le roi enfermait ses aumônes – dite « cassette de Saint-Louis” aujourd’hui conservée au Musée du Louvre -.

 

ruines de l'abbaye du Lys

Ogives et fenêtres. © LeRat/Soracha

ruines de l'abbaye du Lys

Pilier du choeur. © LeRat/Soracha

Détruite au XIVe siècle, l’abbaye est reconstruite en 1644 par l’abbesse Marguerite-Marie de La Trémoille. Les reliques attirent alors les pèlerins de fort loin. On raconte qu’en visite à l’abbaye, la reine Christine de Suède aurait demandé aux religieuses : « avec des vœux, pourquoi des grilles et avec des grilles, pourquoi des vœux ? » Vendue en 1792, devenue dépôt de boeufs, l’abbaye est démolie en 1796.

De nos jours, il faut faire preuve d’imagination pour rebâtir cette abbaye prospère et faire revivre la vie des moniales dont la journée était rythmée par les activités spirituelles et liturgiques.

Il ne reste plus aujourd’hui qu’une partie du chœur de l’église, le transept saillant et deux chapelles … ainsi qu’une plaque tombale avec une fleur de lys.

Pierre tombale à l'abbaye du Lys

Pierre tombale avec fleur de lys. ©Le Rat/Soracha.

Ruines de l'abbaye du Lys

Transept. ©Le Rat/Soracha

Havre de paix au cœur d’un agréable parc, ces magnifiques ruines invitent à la mélancolie ou à la méditation.

Ruines de l'abbaye du Lys

Ruines de l’abbaye du Lys. ©Le Rat/Soracha

Sources : J. Berlioz, Moines et religieux au Moyen Age, Points Histoire; ss. la dir. de J.-M. Pérouse de Montclos, Guide du patrimoine, Hachette; Guide de l’Île-de-France mystérieuse, Guides noirs, Tchou éditeur; G. Pillement, Les environs de Paris inconnus.

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Les flâneries de Soracha – n°7 : Hommage à Eugène Viollet-le-Duc

A la recherche d’Eugène Viollet-le-Duc.

En hommage à Eugène Viollet-le-Duc né le 27 janvier 1814, Bat, Le Rat et Pompona sont partis sur les traces de l’architecte à travers Paris.

immeuble "Delécluze"

Immeuble “Delécluze”. © LeRat/Soracha

immeuble "Delécluze"

Immeuble “Delécluze”. © LeRat/Soracha

Première étape : 1, rue Chabanais. C’est en effet dans l’appartement du 2e étage de cet immeuble situé à l’angle de la rue Chabanais et de la rue des petits-champs qu’Eugène Viollet le Duc est né le 27 janvier 1814 à 21 heures.

Emmanuel Viollet le Duc a épousé Eugénie Delécluze le 18 janvier 1810 et le couple s’est installé dans cet immeuble construit par le père d’Eugénie, l’architecte Jean-Baptiste Delécluze, décédé le 27 janvier 1806. L’immeuble “Delécluze” abrite toute la famille : aux 5e et 4e étages vit, dans son “donjon” comme il le nomme, le frère d’Eugénie: Etienne Délécluze, peintre et journaliste; au 3e étage, la soeur : Sophie et son mari Antoine Clérambourg, fonctionnaire au Ministère des Finances. Le 1er étage est occupé par la veuve et son second mari, Louis Foin. Le jeune Eugène passe là sa petite enfance avec son frère, Adolphe, né le 7 novembre 1817.

En septembre 1825, il est inscrit à la pension Morin, située à Fontenay-aux-Roses, puis revient à Paris au Collège Bourbon – le lycée Condorcet aujourd’hui – où il décroche son baccalauréat à 16 ans et demi.

Deuxième étape : l’Ecole des Beaux-Arts. Excellent dessinateur et marqué par le De Architectura de Vitruve, Eugène choisit de devenir architecte. Il fait d’abord un stage chez un ami de la famille, l’architecte Jean-Jacques Huvé, puis travaille dans l’atelier de l’architecte Achille Leclère, premier prix de Rome, élu à l’Académie des beaux-arts en 1831. Mais il refuse catégoriquement d’entrer à l’Ecole des beaux-arts: “l’école est un moule à architectes; ils en sortent presque tous semblables” écrit-il dans son journal. Il préfère se former en voyageant à travers la France, d’abord avec son oncle Etienne au cours de l’année 1831, puis avec son ami Emile Millet de mai à septembre 1833. De 1836 à 1837, il effectue le “voyage en Italie” selon la tradition artistique, accompagné de Jean Gaucherel, puis de sa femme, Elisabeth.

Sainte-Chapelle

La Sainte-Chapelle. © LeRat/Soracha

Troisième étape : la Sainte-Chapelle. Depuis avril 1834, Prosper Mérimée, ami intime de la famille, est inspecteur général des Monuments historiques; il a pour mission de classer les édifices et d’y entreprendre des travaux de conservation, voire de rénovation si nécessaire. En novembre 1837, Mérimée devient secrétaire de la Commission des Monuments historiques qui vient d’être créée et envoie l’année suivante Viollet-le-Duc – qui se fait désormais appelé ainsi et a ajouté des tirets à son nom – en mission en Bourgogne et dans le sud de la France, lui confie la restauration de la cathédrale Saint-Just de Narbonne puis la restauration de Vézelay en 1840. Le 4 novembre 1840, Viollet-le-Duc est nommé deuxième inspecteur à l’agence des travaux de la Sainte-Chapelle. Viollet-le-Duc enchaîne les missions d’expertises et d’intervention, devient chef de bureau des Monuments historiques en 1846. Bourreau de travail, il participe à la restauration de quantité de monuments jusqu’à sa mort le 17 septembre 1879.

Quatrième étape : Notre-Dame de Paris. Viollet-le-Duc est passionné par la période médiévale. En 1843, il dépose avec l’architecte Lassus un projet au concours de restauration de Notre-Dame. En 1845, Lassus et Viollet-le-Duc sont choisis. Alors que les deux architectes avaient insisté sur la nécessité de conserver l’édifice par des “restaurations prudentes”, Lassus et Viollet-le-Duc vont de plus en plus inventer au fur et à mesure de l’avancée des travaux. Après le décès de Lassus en 1857, Viollet-le-Duc invente la Galerie des Chimères et son célèbre Stryge, pour retrouver l’esprit du XIIIe siècle. Il ajoute également la flèche et la statuaire qui l’accompagne qui n’a jamais existé précédemment.
Restaurer ou reconstruire?

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Une pièce de théâtre : La nostalgie des blattes de Pierre Notte

Un spectacle exceptionnel!

Bat, Le Rat et Pompona sont allés voir La nostalgie des blattes de Pierre Notte au Théâtre du Petit-Saint-Martin et ont beaucoup aimé. Bat vous raconte.

Blatte sur parquet

Une blatte sur un parquet. ©Le Rat/Soracha

Un excellent texte de Pierre Notte ; deux immenses comédiennes, Catherine Hiegel et Tania Torrens, assises, face au public. Un plateau nu, aucun décor. Telle est la magie du théâtre. Une heure et des poussières plus tard, le spectateur ressort, enchanté.
Non ! La vieillesse n’est pas nécessairement un naufrage !

De poussière, il n’en est plus question dans le monde où « vivent » ces deux vieilles. Un monde sans gluten, ni détritus, ni champignons, ni moucherons, ni sucre ; un monde aseptisé, blanc, idéalisé, surveillé par une brigade sanitaire et des engins volants qui s’écrasent régulièrement autour d’elles. Alors les deux vieilles se souviennent du goût du pain, du miel, des guêpes sur la confiture, des pigeons, des rats … jusqu’avoir la nostalgie des blattes. C’est tout dire !

Mais que font-elles ? Assises côte à côte, proches, mais pas trop, elles attendent. Qui ? Godot … Non, plutôt le client, quelqu’un qui viendrait voir ces deux femmes qui ont vieilli sans recourir aux interventions chirurgicales et qui sont là. La description du visage avachi, les poches sous les yeux, les joues creuses, est un moment d’anthologie. Tout y passe ! Sauf le nez, resté intact et bien droit ! Beckett, Gogol … L’absurde et le grotesque accompagnent le spectateur pour sa plus grande joie !

Alors que font-elles ? Elles discutent, se disputent, échangent, s’opposent, toujours assises sur leurs chaises, du début à la fin de la pièce. Le spectateur écoute, rit, tantôt de bon cœur, tantôt jaune, apprécie le texte féroce, se laisse charmé – voire envouté – par le ton juste, la diction parfaite, l’émotion maîtrisée de ces deux extraordinaires comédiennes. A plus de 70 ans, Catherine Hiegel et Tania Torrens nous donnent une merveilleuse leçon de vie !

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La Gazette de Soracha n°10 : Isidore Ducasse ou le comte de Lautréamont

Isidore Ducasse – le comte de Lautréamont – est mort le 24 novembre 1870.

Isidore Ducasse

Isidore Ducasse

Résumé. – Isidore Ducasse est une “météorite” de la littérature française. Né en 1846 à Montevideo (Uruguay), installé à Paris en 1868, il publie sous le pseudonyme du Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror et sous son vrai nom, Poésies I et II, deux ans plus tard, quelques mois avant de mourir au cours du siège de Paris, à peine âgé de 24 ans. Depuis, les Chants de Maldoror sont devenus un ouvrage mythique, indispensable dans toute bibliothèque et dans “Le Monde de Soracha“.

Jeunesse. – Isidore Ducasse est né le 4 avril 1846 à Montevideo en Uruguay. Son père, François Ducasse, instituteur dans la région de Bigorre, a émigré en Amérique du sud où il est devenu chancelier à la légation de France. Sa mère, Céleste Ducasse, meurt quelques semaines après l’accouchement. Le jeune Isidore passe une grande partie de sa jeunesse – et donc de sa vie – en Uruguay avant d’arriver en France vers 1859 où, interne au lycée impérial de Tarbes, il est un bon élève. Entré au lycée impérial de Pau pour poursuivre ses études toujours comme interne, il obtient son baccalauréat ès lettres en 1863.

« Philosophe incompréhensibiliste ». – Ainsi se définit le jeune Isidore au cours de ses études. qui, après un retour à Montevideo en 1867, revient s’installer à Paris, capitale littéraire du monde, pour devenir un auteur. « Ainsi donc, ce que je désire avant tout, c’est être jugé par la critique, et, une fois connu, ça ira tout seul » (Lettre de Ducasse à Auguste Poulet-Malassis du 23 octobre 1869). Subventionné par son père, Ducasse publie en août 1868 de manière anonyme le Chant Premier des Chants de Maldoror chez Balitout, Questroy et Cie.

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. » (Chant I, 1).

Le 10 novembre 1868, Ducasse envoie une lettre à Victor Hugo – qualifié « de Funèbre-Echalas-Vert» dans Poésies I – dans laquelle il lui demande de lui écrire une lettre, ce qui l’aiderait à être imprimé par M. Lacroix, l’imprimeur d’Hugo. Il termine ainsi sa lettre :
«Vous ne sauriez croire combien vous rendriez un être humain heureux, si vous m’écriviez quelques mots. Me promettez-vous en outre un exemplaire de chacun des ouvrages que vous allez faire paraître au mois de janvier ? Et maintenant, parvenu à la fin de ma lettre, je regarde mon audace avec plus de sang-froid, et je frémis de vous avoir écrit, moi qui ne suis encore rien dans ce siècle, tandis que vous, vous y êtes le Tout».

Une seule critique, signée « Epistémon » est publiée, dans La Jeunesse, une revue d’étudiants du Quartier Latin, par Christian Calmeau que Ducasse connaissait probablement :
« Le premier effet produit par la lecture de ce livre est l’étonnement : l’emphase hyperbolique du style, l’étrangeté sauvage, la vigueur désespérée d’idées, le contraste de ce langage passionné avec les plus fades élucubrations de notre temps, jettent d’abord l’esprit dans une stupeur profonde. [ …] Nous ne pousserons pas plus loin l’examen de ce livre. Il faut le lire pour sentir l’inspiration puissante qui l’anime, le désespoir sombre répandu dans ces pages lugubres. Malgré ses défauts, qui sont nombreux, l’incorrection du style, la confusion des tableaux, cet ouvrage, nous le croyons, ne passera pas confondu avec les autres publications du jour : son originalité peu commune nous est garante.»

Lautréamont par Vallotton

Lautréamont imaginé par Félix Vallotton.

Un « écrivain maudit». – Les six chants sont publiés en 1869 à Bruxelles par Lacroix et Verboeckhoven avec comme nom d’auteur «le comte de Lautréamont », pseudonyme sans doute inspiré du Latréaumont d’Eugène Sue, personnage historique, chef d’une conjuration contre Louis XIV.
Lacroix refuse toutefois de vendre le livre en France : « dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont venait de délivrer les dernier bons à tirer de son livre, et celui-ci allait être broché, lorsque l’éditeur – continuellement en butte aux persécutions de l’Empire – en suspendit la mise en vente à cause de certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse. » (Genonceaux)

L’éditeur français des Fleurs du Mal, Auguste Poulet-Malassis, est mis à contribution par Ducasse pour publier l’annonce suivante pour essayer de faire vendre l’ouvrage : « il n’y a plus de manichéens, disait Panglos. – Il y a moi », répondait Martin. L’auteur de ce livre n’est pas d’une espèce moins rare. Comme Baudelaire, comme Flaubert, il croit que l’expression esthétique du mal implique la plus vive appétition du bien, la plus haute moralité. M. Isidore Ducasse (nous avons eu la curiosité de connaître son nom » a eu tort de ne pas faire imprimer en France Les Chants de Maldoror. Le sacrement de la sixième chambre ne lui eût pas manqué. » En Vain.

Chaillou, le dépeceur de rats

Narcisse Chaillou, Le dépeceur de rats.

1870. – Ducasse publie sous son nom deux fascicules en prose intitulés Poésies I et II; aucune critique n’en parle. La guerre franco-prussienne éclate en juillet ; Paris est assiégée en septembre. Chat, chien, corbeaux, brochettes de moineaux sont vendus aux Parisiens, ainsi que les animaux du zoo du jardin d’acclimatation. Un marché aux rats s’organise sur la place de l’Hôtel de ville : les rats sont vendus entre 10 et 15 sous. La variole et la fièvre typhoïde déciment la population. Le 24 novembre, Isidore Ducasse, âgé de 24 ans, est trouvé mort dans sa chambre du 7, rue du Faubourg Montmartre : « le comte de Lautréamont s’est éteint, emporté en deux jours par une fièvre maligne. » (Genonceaux), « la seule gloire vraiment noble de nos temps. » (Villiers de L’Isle-Adam).

Naissance d’un mythe. – Une vie brisée, pas de manuscrits, peu de témoins, tel est l’auteur. Un ouvrage n’appartenant à aucun genre littéraire, inconnu du public du vivant de l’auteur, tel est cet « ouvrage singulièrement moderne » pour reprendre l’expression de Jean-Jacques Lefrère.

« Ce volume, imprimé à Bruxelles, a été, nous assure-t-on, tiré à petit nombre et supprimé ensuite par l’auteur qui a dissimulé son véritable nom sous pseudonyme. Il tiendra une place parmi les singularité bibliographiques ; point de préface, une série de visions et de réflexions en style bizarre, une espèce d’Apocalypse dont il serait fort inutile de chercher à devenir le sens. Est-ce une gageure ? L’écrivain a l’air fort sérieux, et rien n’est plus lugubre que les tableaux qu’il place sous les yeux de ses lecteurs. » (Charles Asselineau,1870).

Quelques écrivains, contemporains de Ducasse ou nés quelques années plus tard, ont lu Les Chants de Maldoror et Poésies et ont été frappés par l’œuvre :
« La critique appréciera, comme il convient, Les Chants de Maldoror, poème étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des épisodes admirables et d’autres souvent confus. […] Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l’une des gloires littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui son œuvre éparpillée aux quatre vents ; et par une coïncidence curieuse, ses restes mortels ont subi le même sort que son livre » (Genonceaux, 1890).

« Ce fut un magnifique coup de génie, presque inexplicable. Unique, ce livre le demeurera, et dès maintenant il reste acquis à la liste des œuvres qui, à l’exclusion de tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature admissibles pour ceux sont l’esprit, mal fait, se refuse aux joies, moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle. » (Rémy de Gourmont, 1891).

« Les Chants de Maldoror sont un de nos petits classiques. Peu importe que le grand public les ignore et que les manuels ne les mentionnent pas encore (cela viendra). » (Valéry Larbaud, 1914).

Mais il n’y a pas que les écrivains qui le connaissent. Fasciné par Les Chants de Maldoror qu’il fait découvrir à son amie la poétesse Anna Akhmatova ainsi qu’au collectionneur Paul Alexandre, Modigliani se fait renvoyer en Italie, lors de son séjour à Livourne en 1913, son édition personnelle qu’il a oubliée à Paris.

Mais ce sont les surréalistes – Soupault, Aragon, Breton – qui vont faire découvrir l’œuvre de Ducasse : « le plus beau titre de gloire du groupe qu’ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d’avoir reconnu et proclamé l’importance littéraire et ultra littéraire de l’admirable Lautréamont. » (André Gide, 1925). « Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de réalité poétique « (Breton, Manifeste du surréalisme, 1924). « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » (VI, 1) devient une phrase-clé du surréalisme : « les beau comme de Lautréamont constituent le manifeste même de la poésie convulsive (Breton, L’Amour fou, 1937).

La pieuvre Victor Hugo

Victor Hugo, La pieuvre. Vers 1866

Bestiaire de Lautréamont. – « Frappé de cette énorme production biologique, de cette confiance inouïe dans l’acte animal, nous avons entrepris une étude systématique du Bestiaire de Lautréamont. En particulier, nous avons essayé de reconnaître les animaux les plus fortement valorisés, les fonctions animales les plus nettement désirées par Lautréamont. Une statistique rapide donne, parmi les 185 animaux du bestiaire ducassien, les premiers rangs au chien, au cheval, au crabe, à l’araignée, au crapaud. » (Gaston Bachelard).

Lautréamont, poète animalier ? Selon Jean-Pierre Lassalle, il y aurait « seulement » 177 animaux dans Les Chants de Maldoror et 2 dans Poésies I et II, soit 179. Assurément plus que dans les Fables de Jean de La Fontaine. Mais, contrairement au poète du XVIIe siècle, Lautréamont « ne se sert pas d’animaux pour instruire les hommes » ! Même si plusieurs descriptions d’animaux sont plagiées de l’Encyclopédie d’Histoire Naturelle du Dr Chenu, lequel avait compilé des textes de Buffon et de son collaborateur Guéneau de Monbeillard …

Cher lecteur, honneur à mes amis Pompona et Le Rat.Voici d’abord les extraits concernant « le chat » :

« soit comme un chat blessé au vent au-dessus d’un toit » (I, 8) ; « gracieuse comme un jeune chat » (III, 2) ; « quand un rôdeur de barrières […] aperçoit un vieux chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos pères […]. Le noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et dispute chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau électrisable. Que ne fuyait-il donc ? C’était si facile » (VI, I) ; « depuis le jour où un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse pariétale, comme un trépan qui perfore le crâne, en s’élançant brusquement sur mon dos, parce que j’avais fait bouillir ses petits dans une cuve remplie d’alcool, … » (VI, IV)

Et maintenant les extraits concernant « le rat » :

« contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits » (I, 8) ; « et quoi, n’est-on pas parvenu à greffer sur le dos d’un rat vivant la queue détachée du corps d’un autre rat ? » (V, 1) ; « beau […] comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille » (VI, I).

« On doit une grande reconnaissance à M. Gaston Bachelard pour l’accent qu’il a mis (le premier à ma connaissance) sur le caractère extraordinairement agressif des monstres qui peuplent Les Chants de Maldoror. C’est vraiment un règne, animal, pourvu cette fois de souffle vital, qui s’agite ici, d’une animalité conquérante et avide, toujours prête à étendre symboliquement la griffe. » (Julien Gracq, 1946)

« Comment juger ? Que dire, qu’écrire des Chants de Maldoror? Fut-il entrer dans le jeu des adultes, et chercher de nouveaux aliments pour satisfaire cette hideuse envie de comprendre ? Faut-il annexe ceci, ou rejeter cela ? Faut-il parler de révolte, de passion de l’absolu, de lutte contre Dieu, ou contre le père, d’obsession, de délire, de liberté, de recherche du bien par les voies du mal ? Faut-il analyser chaque Chant mot par mot, faut-il essayer de déchiffrer le mouvement des images, faut-il dresser une liste de fréquence du vocabulaire, établir la carte du microcosme ? Faut-il parler de griffes et de crocs, de création autonome, d’hallucinations belladonées, de schizophrénie ? » (J. M. G. Le Clézio, 1967).

Le mieux n’est-il pas de le lire ?

« Quelle est cette armée de monstres marins qui fend les flots avec vitesse ? Ils sont six ; leurs nageoires sont vigoureuses, et s’ouvrent un passage, à travers les vagues soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu’une omelette sans œufs, et se la partagent d’après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent suffisamment la scène du carnage … Mais, quel est encore ce tumulte des eaux, là-bas, à l’horizon ? On dirait une trombe qui s’approche. Quels coups de rame ! J’aperçois ce que c’est. Une énorme femelle de requin vient prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle est furieuse, car elle arrive affamée. Une lutte s’engage entre elle et les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite, à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures mortelles. Mais, trois requins vivants l’entourent encore, et elle est obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manœuvres. Avec une émotion croissante, inconnue jusqu’alors, le spectateur, placé sur le rivage, suit cette bataille navale d’un nouveau genre. Il a les yeux fixés sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n’hésite plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième balle dans l’ouïe d’un des requins, au moment où il se montrait au-dessus d’une vague. Restent deux requins qui n’en témoignent qu’un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l’homme à la salive saumâtre, se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant à la main ce couteau d’acier qui ne l’abandonne jamais. Désormais, chaque requin a affaire à un ennemi. Il s’avance vers son adversaire fatigué, et, prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire … Se trouvent en présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes ; et chacun s’étonna de trouver tant de férocité dans les regards de l’autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi : « je me suis trompé jusqu’ici ; en voilà un qui est plus méchant ». Alors, d’un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l’un vers l’autre, avec une admiration mutuelle, la femelle du requin écartant l’eau de ses nageoires, Maldoror battant l’onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l’un contre l’autre, comme deux aimants, et s’embrassèrent avec dignité et reconnaissance, dans une étreinte aussi tendre que celle d’un frère ou d’une sœur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration d’amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre, comme deus sangsues ; et, les bras et les nageoires entrelacés autour du corps de l’objet aimé qu’ils entouraient avec amour, tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus qu’une masse glauque aux exhalaisons de goémon ; au milieu de la tempête qui continuait de sévir ; à la lueur des éclairs ; ayant pour lit d’hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l’abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux ! … Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !… Désormais je n’étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !… J’étais en face de mon premier amour !… » (Chant II, 13).

« Ouvrez Lautréamont ! Et voilà toute la littérature retournée comme un parapluie !
Fermez Lautréamont ! Et tout, aussitôt, se remet en place … » (Francis Ponge, 1946)

Sources : ouvrages : Lautréamont, Oeuvres complètes, Gallimard, La pléiade; Jean-Jacques Lefrère, Lautréamont, Flammarion. Articles : Jean-Pierre Lassalle, « Le bestiaire de Lautréamont, classement commenté des animaux », Anthropozoologica, 42(1) : 7-18; Alain Trouvé, « de Maldoror aux Poésies. Extravagance et défi de lecture ». Sites consultés : les essentiels de la BNF : auteur et jugements critiques; les cahiers de Lautréamont.

Sources visuelles : wikicommons : Isidore Ducasse, Photo-carte de visite, exécutée à Tarbes en 1867 par le studio Blanchard, place Maubourguet. Ce document a été retrouvé par Jean-Jacques Lefrère à Bagnères-de-Bigorre en 1977 chez des descendants de la famille de Georges Dazet (1852-1920), fils de Jean Dazet, le tuteur de Ducasse ; Félix Vallotton, Portrait du  Comte de Lautréamont, in Le Livre des masques (vol. II, 1898), par Remy de Gourmont (1858-1916). histoire-image.org : Narcisse Chaillou, Le dépeceur de rats. BNF.fr : Victor Hugo, la pieuvre.

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Un livre : “Lykaia” de DOA

Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains!

Bat a lu le dernier roman de DOA Lykaia et vous raconte ses impressions.

DOA Lykaia

DOA Lykaia, Gallimard. ©Soracha

En passant devant la librairie Compagnie, l’idée me vient que DOA pourrait avoir écrit un nouveau bouquin. Bingo ! Lykaia est sorti depuis quelques semaines m’apprend le sympathique vendeur du département « polar ». Mais attention, ce n’est pas un polar, c’est tout à fait différent … Âmes sensibles s’abstenir !

Pour ce livre publié chez Gallimard, DOA s’est fendu d’un avertissement: « Le signe BDSM, Bondage & discipline – domination & soumission – sadomasochisme, recouvre différentes réalités, une pluralité de pratiques et de nombreuses façons de vivre ces pratiques. Ce livre, un roman noir et sadien, fictionnel et outrancier par nature, n’a pas la prétention de dresser un tableau objectif ou exhaustif de ces univers fantasmatiques. Et s’il n’a pas non de vocation pornographique, il contient néanmoins des scènes explicites et violentes. Dans les pages qui suivent, tout est nuancé de gris foncé. Attention, donc avant de les parcourir ».

Hum ! Quel programme !

La quatrième de couverture semble plutôt nous inviter à une relecture des contes de fée: «promenons-nous dans les boîtes pendant que le Loup est là, si le Loup partait, qui nous mangerait? Du choc d’Eros et Thanatos naissent des abîmes sans fond. Ces mondes souterrains, tout en lumières noires et gris foncés, sont peuplés d’admirateurs et de leurs divinités, de bêtes sanguinaires et de petits chaperons égarés.»

Peut-être conviendrait-il mieux de relire Justine du divin Marquis, un grand classique aujourd’hui, ou de replonger dans Bruno Bettelheim et sa non moins célèbre Psychanalyse des contes de fées?

Mais comme toujours la curiosité l’emporte : le Loup sera-t-il aussi fascinant et effrayant que Lynx?

J’avale les 46 premières pages. Waouh ! Sorcière oui, mais pas adepte du BDSM ! Je retrouve ce même sentiment « glauque », terriblement ressenti dans Aime moi, Casanova d’Antoine Chainas. Mais je préfère l’écriture de DOA : phrases courtes, style saccadé, mais puissant, comme un fouet qui claque – c’est le cas de le dire ! -, mélodie envoutante. Depuis ses premiers polars, j’aime beaucoup l’écriture de DOA.

Je dévore les 200 pages suivantes et en ressors quelques heures plus tard complètement groggy. Essayons de résumer l’intrigue. Chirurgien esthétique riche et célèbre, Constantin Volkoff a été brûlé et défiguré dans un incendie – on apprendra pourquoi à mi-parcours-. Depuis, passé « du côté obscur de la force », il officie comme chirurgien de l’underground et porte un masque de loup. D’où, Le Loup. A l’occasion d’une intervention chirurgicale d’anthologie, il croise La Fille, une prostituée de luxe. Le Loup veut La Fille …. Follow the white rabbit à Prague, mort à Venise, Retour à la case-départ à Prague.

Homo homini lupus est. Citation facile dans le cas présent, mais ô combien adaptée ! « Un million de dollars, c’est cher pour une pute ». Souvenez-vous : le banquier Edouard Stern, retrouvé en combinaison de latex, mort ! C’était le 1er mars 2005. Eros et thanatos déjà …

Le Loup donc. Que l’on retrouve jusque dans le titre du roman : lykaia, allusion aux fêtes de Zeus Lykaios ? N’est-ce pas par ce nom en effet que les auteurs grecs d’époque romaine – Denys d’Halicarnasse ou Plutarque – désignent les Lupercales, fêtes romaines dédiées au loup – lykos en grec et lupus en latin – ? Le Loup encore. Celui de Tex Avery devant le petit chaperon rouge. Inoubliable ! Le loup enfin. Loup garou qui hurle à la mort à la pleine lune !

La Fille. Difficile de ne pas penser aux photographies de femmes ligotées selon les règles ancestrales du kinkaku – l’art du bondage japonais – de Nobuyoshi Araki. Ou à quelques films japonais tout aussi célèbres : L’empire des sens de Nagisa Oshima ou La femme tatouée de Yoichi Takabayashi. Dominée ? Peut-être. Dominante ? Sans doute.

Fascination, attraction, répulsion, passion … A chacun ses émotions !

Plongez-y et vous verrez !

Que la sorcière – « putain du Diable » – ait aimé, nul ne s’en étonnera.

Du bel ouvrage, Mister DOA !