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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°110 – Le cheval s’étant voulu venger du cerf

Le cheval s’étant voulu venger du cerf

 

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes

Lorsque le genre humain de gland se contentait,
Âne, cheval, et mule aux forêts habitaient;
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnais pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses;
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.

Or un cheval eut alors différend

Avec un cerf plein de vitesse:
Et ne pouvant l’attraper en courant,
Il eut recours à l’homme, implora son adresse.
L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le cerf ne fût pris et n’y laissât la vie.
Et cela fait, le cheval remercie
L’homme son bienfaiteur, disant : “Je suis à vous,
Adieu. Je m’en retourne en mon séjour sauvage.
– Non pas cela, dit l’homme, il fait meilleur chez nous;
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc, vous serez bien traité,
Et jusqu’au entre en la litière.”

Hélas! que sert la bonne chère

Quand on n’a pas la liberté?
Le cheval s”perçut qu’il avait fait folie;
Mais il n’était plus temps: déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien.
Sage s’il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C’est l’acheter trop cheer, que l’acheter d’un bien
Sans qui les autres ne sont rien.

Jean de La Fontaine Livre IV, fable 13

Le cheval s'étant voulu venger du cerf

Le cheval s’étant voulu venger du cerf. J.-B. Oudry. Source: Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°109 – Le soleil et les grenouilles

Le soleil et les grenouilles

Le soleil et les grenouilles

Le soleil et les grenouilles. J.-B. Oudry. Source: Gallica.Bnf.fr/BnF

Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse

Noyait son souci dans les pots.
Ésope seul trouvait que les gens étaient sots
De témoigner de tant d’allégresse.
“Le soleil, disait-il, eut dessein autrefois
De songer à l’hyménée.
Aussitôt on ouït d’une commune voix
Se plaindre de leur destinée
Les citoyennes des étangs.
“Que ferons-nous s’il lui vient des enfants?
Dirent-elles au Sort, un seul soleil à peine
Se peut souffrir. Une demi-douzaine
Mettra la mer à sec, et tous ses habitants.
Adieu joncs et marais: notre race est détruite.
Bientôt on la verra réduite
A l’eau du Styx.” Pour un pauvre animal,
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
 
 
 
 

Jean de La Fontaine Livre II, fable 4

“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°108 – Les grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles, se lassant

De l’état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique;
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S’alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau;
Or c’était un soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s’aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilière;
Et leur trope à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue.

“Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui remue.”
Le monarque des dieux leur envoie une grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir.
Et grenouilles de se plaindre;
Et Jupin de leur dire : “Et quoi! votre désir
A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux:
De celui-ci contentez-vous,
De peur d’en rencontrer un pire.”

Jean de La Fontaine Livre III, fable 4

Les grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles qui demandent un roi. J.-B. Oudry. Source: Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°107 – Les deux taureaux et une grenouille

Les deux taureaux et une grenouille

Les deux taureaux et une grenouille

Les deux taureaux et une grenouille. J.-B. Oudry. Source : Gallica.bnf.fr/BnF

Deux taureaux combattaient à qui posséderait

Une génisse avec l’empire.
Une grenouille en soupirait.
“Qu’avez-vous? se mit à lui dire
Quelqu’un du peuple croassant.
– Et ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l’exil de l’un; que l’autre, le chassant,
Le fera renoncer aux campagnes fleuries?
Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux,
Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
Du combat qu’a causé madame la génisse.”
Cette crainte était de bon sens.
L’un des taureaux en leur demeure
S’alla cacher à leurs dépens :
IL en écrasait vingt par heure.
Hélas! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grands.

 
 

Jean de La Fontaine Livre II, fable 4

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°106 – La mort et le malheureux – La mort et le bûcheron

La mort et le malheureux suivie de La mort et le bûcheron

Un malheureux appelait tous les jours

La mort à son secours.
“O mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!”

La mort crut, en venant, l’obliger en effet,

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
Que vois-je! cria-t-il, ôtez-moi cet objet;
Qu’il est hideux! que sa rencontre
Me cause d’horreur et d’effroi!
N’approche pas, ô mort; ô mort, retire-toi.”

Mécénas fut un galant homme:

Il a dit quelque part : “Qu’on me rende importent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
Je vive, c’est assez, je suis plus que content.”
Ne viens jamais, ô mort, on t’en dit tout autant.

Ce sujet a été traité d’une autre façon par Esope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose aussi générale. Mais quelqu’un me fit connaître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j’y fais entrer, et qui es si beau et si à propos que je n’ai pas cru le devoir omettre. (La Fontaine)

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,

Sous le faix d fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée,
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort; elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire.
“C’est, dit-il, afin de m’aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.”

Le trépas vient tout guérir;/div>
Mais ne bougeons pas d’où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.

Jean de La Fontaine Livre I, fables 15 et 16

La mort et le bûcheron

La mort et le bûcheron. J.-B. Oudry. Source : Gallica.Bnf.fr/BnF

La mort et le malheureux

La mort et le malheureux. J.-B. Oudry. Source: Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°105 – Le pouvoir des fables

Le pouvoir des fables

A Monsieur de Barillon

La qualité d’ambassadeur

Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires?
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?
S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traités par vous de téméraires?
Vous avez bien d’autres affaires
A démêler que les débats
Du lapin et de la belette.
Lisez-les, ne les lisez pas; Mais empêchez qu’on ne nous mette
Toute l’Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,
J’y consens; mais que l’Angleterre
Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,
J’ai peine à digérer la chose.

N’est-il point encor temps que Louis se repose?

Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
De combattre cette hydre? et faut-il qu’elle oppose
Une nouvelle tête aux efforts de son bras?
Si votre esprit plein de souplesse,
Par éloquence et par adresse,
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,
Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoup
Pour un habitant du Parnasse.
Cependant faites-moi la grâce
De prendre en don ce peu d’encens.
Prenez en gré mes vœux ardents,
Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.
Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus;
Sur les éloges que l’envie
Doit avouer qui vous sont dus,
Vous ne voulez pas qu’on appuie.

Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,

Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune, et d’un art tyrannique
Voulant forcer les coeurs dans une république,
Il parla fortement sur le commun salut.
On ne l’écoutait pas; l’orateur recourut
A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes.

Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.

Le vent emporta tout; personne ne s’émut.
L’animal aux têtes frivoles,
Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter.
Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter
A des combats d’enfants, et point à ses paroles.
Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.
“Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l’anguille et l’hirondelle;
Un fleuve les arrête, et l’anguille en nageant,
Comme l’hirondelle en volant,
Le traversa bientôt.” L’assemblée à l’instant,
Cria tout d’une voix : “Et Cérès, que fit-elle?
– Ce qu’elle fit? Un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse!
Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet!
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait?”

A ce reproche l’assemblée,

Par l’apologue réveillée,
Se donne entière à l’orateur:
Un trait de fable en eut l’honneur.
Nous sommes tous d’Athène en ce point, et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d’âne m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême.”
Le monde est vieux, dit-on, je le crois; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Jean de La Fontaine Livre VIII, fable 4

Le pouvoir des fables

Le pouvoir des fables. J.-B. Oudry. Souce : Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°104 – La tortue et les deux canards

La colombe et la fourmi

Une tortue était, à la tête légère,

Qui lasse de son trou voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère;
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire:

Voyez-vous ce large chemin?

Nous vous voiturerons par l’air en Amérique,
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant.” On ne s’attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.

La tortue écouta la proposition.

Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
“Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise”;
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.
La tortue en levée, on s’étonne partout
De voir aller en cette guise
L’animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l’un et l’autre oison.

“Miracle! criait-on. Venez voir dans les nues

Passer la reine des tortues.
– La reine! Vraiment oui. Je la suis en effet;
Ne vous en moquez point.” Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose:
Car lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.

Imprudence, babil, et sotte vanité,

Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage;
Ce sont enfants tous d’un lignage.

Jean de La Fontaine Livre X, fable 2

La tortue et les deux canards

La tortue et les deux canards. J.-B. Oudry. Source : Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°103 – La colombe et la fourmi

La colombe et la fourmi

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi
Tant la chose en preuves abonde.

Le lion et le rat : lire.

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe.
Quand sur l’eau se penchant une fourmis y tombe;
Et dans cet océan l’on eût vu la fourmis
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité:

Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Elle se sauve; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant par hasard avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête;
La fourmis le pique au talon.
Le vilain retourne la tête.
La colombe l’entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s’envole;
Point de pigeon pour une obole.

Jean de La Fontaine Livre II, fable 12

La colombe et la fourmi

La colombe et la fourmi. J.-B. Oudry Source : Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°102 – La mouche et la fourmi

La mouche et la fourmi

La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.

“O Jupiter! dit la première.
Faut-il que l’amour propre aveugle les esprits
D’une si terrible manière,
Qu’un vil et rampant animal
A la fille de l’air ose se dire égal?

Je hante les palais; je m’assieds à ta table:

Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi;
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.

Mais ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi,
D’un empereur, ou d’une belle?
Je le fais; et je baise un beau sein quand je veux;
Je me joue entre des cheveux;
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle;
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C’est un ajustement des mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers. – Avez-vous dit?
Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais; mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu’on sert devant les dieux,
Croyez-vous qu’il en vaille mieux?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des rois et sur celle des ânes
Vous allez vous planter; je n’en disconviens pas;
Et je sais que d’un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
J’en conviens: il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu’il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi?
Vous fassiez sonner vos mérites?
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites?

Cessez donc de tenir un langage si vain

N’ayez plus de ces hautes pensées:
Les mouches de cour sont chassées,
Les mouchards sont pendus; et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux.
Je n’irai par monts ni par vaux
M’exposer au vent, à la pluie.
Je vivrai sans mélancolie.
Le soin que j’aurai pris, de soin m’exemptera.
Je vous enseignerai par là
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
Adieu: je perds le temps; laissez-moi travailler.
Ni mon grenier ni mon armoire
Ne se remplit à babiller.”

Jean de La Fontaine Livre IV, fable 3

La mouche et la fourmi

La mouche et la fourmi. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°101 – La mort et le mourant

La mort et le mourant

La mort ne surprend point le sage :

Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélais! embrasse tous les temps :

Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur,

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur.
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. “Est-il juste qu’on meure
Au pied levé? dit-il; attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle!

Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris.

Tu te plains de mon impatience.
Eh! N’as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose:
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donne-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi? Plus de goût; plus d’ouïe;
Toute chose pour toi semble être évanouie;
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus.
Je t’ai fait voir tes camarades
Ou morts, ou mourants, ou malades,
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement?
Allons, vieillard, et sans réplique;
Il n’importe à la république
Que tu fasses ton testament.”

La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge

On sortit de la vie ainsi que d’un banquet.
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet:
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir,
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier : mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

Jean de La Fontaine Livre VIII, fable 1

La mort et le mourant

La mort et le mourant. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF