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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°96 – Les oreilles du lièvre

Les oreilles du lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups

Le lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front.
Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent,
Daims et cerfs de climat changèrent:
Chacun à s’en aller fut prompt.

Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,

Craignit que quelque inquisiteur
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.

“Adieu, voisin grillon, dit-il, je pars d’ici;

Mes oreilles enfin seraient cornes aussi;
Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,
Je craindrais même encor.” Le grillon repartit:
“Cornes cela? Vous me prenez pour cruche;
Ce son oreilles que Dieu fit.
On les fera passer pour cornes,
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons.”

Jean de La Fontaine Livre V, fable 4

Les oreilles du lièvre

Les oreilles du lièvre. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°95 – Le lièvre et la perdrix

Le lièvre et la perdrix

Il ne faut jamais moquer des misérables :

Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu’en ces vers je propose,
Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ,

Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
Quand une meute s’approchant
Oblige le premier à chercher un asile.
Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
Sans même en excepter Brifaut.
Enfin il se trahit lui-même
Par les esprits sortant de son corps échauffé.
Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême
Il le pousse, et Rustaut, qui n’a jamais menti,
Dit que le lièvre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.

La perdrix le raille, et lui dit:

“Tu te vantais d’être si vite:
Qu’as-tu fait de tes pieds?” Au moment qu’elle rit,
Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront garantir à toute extrémité;
Mais la pauvrette avait compté
Sans l’autour aux serres cruelles.

Jean de La Fontaine Livre V, fable 17

Le lièvre et la perdrix. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°94 – Le lièvre et la tortue

Le lièvre et la tortue

Rien ne sert de courir; il faut partir à point.

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
“Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. – Sitôt? Êtes-vous sage?
Repartit l’animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
– Sage ou non, je parie encore.”

Ainsi fut fait : et de tous deux

On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire;
J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes
Et leur fait arpenter les langes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à tout autre chose
Qu’à la gageure. A la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait; mais les élans qu’il fit
Furent vains: la tortue arriva la première.

“Hé bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison?

De quoi vous sert votre vitesse?
Moi, l’emporter! Et que serait-ce
Si vous portiez une maison?”

Jean de La Fontaine Livre VI, fable 10

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°93 – La cigale et la fourmi

La cigale et la fourmi

La cigale ayant chanté

Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
“Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.”

La fourmi n’est pas prêteuse;

C’est là son moindre défaut.
“Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse.
– Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
– Vous chantiez? j’en suis fort aise.
Et bien! dansez maintenant.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 1

La cigale et la fourmi. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°92 – Les Médecins

Les médecins

Les médecins. J.-B. Oudry. Source: gallica.bnf.fr/BnF


 
 

Le médecin Tant-pis allait voir un malade,

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux
Ce dernier espérait, quoique son camarade
Soutint que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à Nature,
Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cure.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L’un disait : “Il est mort, je l’avais bien prévu.
S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie.”
 
 
 
 
 

Jean de La Fontaine Livre V, fable 12

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°91 – Le dépositaire infidèle

Le dépositaire infidèle

Grâce aux filles de Mémoire

J’ai chanté des animaux :
Peut-être d’autres héros
M’auraient acquis moins de gloire.
Le loup en langue des dieux
Parle au chien dans mes ouvrages;
Les bêtes à qui mieux mieux
Y font divers personnages :
Les uns fous, les autres sages,
De telle sorte pourtant
Que les fous vont l’emportant;
La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène

Des trompeurs, des scélérats,
Des tyrans, et des ingrats,
Mainte imprudence pécore,
Force sots, force flatteurs;
Je pourrais y joindre encore
Des légions de menteurs.
“Tout homme ment” dit le Sage.
S’il n’y mettait seulement
Que les gens du bas étage,
On pourrait aucunement
Souffrir ce défaut aux hommes;
Mais que tous tant que nous sommes
Nous mentions, grand et petit,
Si quelque autre l’avait dit,
Je soutiendrais le contraire;
Et même qui mentirait
Comme Ésope, et comme Homère,
Un vrai menteur ne serait.

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé,
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.
L’un et l’autre a fait un livre
Que je tiens digne de vivre
Sans fin, et plus s’il se peut;
Comme eux ne ment pas qui veut.
Mais mentir comme sut faire
Un certain dépositaire,
Payé par son propre mot,
Est d’un méchant, et d’un sot.

Voilà le fait. Un trafiquant de Perse

Chez son voisin, s’en allant en commerce,
Mit en dépôt un cent de fer un jour.
“Mon fer! dit-il, quand il fut de retour.
– Votre fer? Il n’est plus. J’ai regret de vous dire
Qu’un rat l’a mangé tout entier.
J’en ai grondé mes gens : mais qu’y faire? Un grenier
A toujours quelque trou.” Le trafiquant admire
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours, il détourne l’enfant
Du perfide voisin; puis à souper convie
Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :
“Dispensez-moi, je vous supplie :
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J’aimais un fils plus que ma vie ;
Je n’ai que lui; que dis-je? hélas! je ne l’ai plus.
On me l’a dérobé. Plaignez mon infortune.”
Le marchand repartit : “Hier au soir sur la brume
Un chat-huant s’en vint votre fils enlever.
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.”
Le père dit : “Comment voulez-vous que je croie
Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie?
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
– Je ne vous dirai point, repris l’autre, comment;
Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,
Et ne vois rien qui vous oblige
D’en douter un moment après ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez étrange
Que les chats-huants d’un pays
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
Enlèvent un garçon pesant un demi-cent?”
L’autre vit où tendait cette feinte aventure.
Il rendit le fer au marchand
Qui lui rendit sa progéniture.
Même dispute avint entre deux voyageurs.
L’un d’eux était de ces conteurs
Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope.
Tout est géant chez eux. Écoutez-les, l’Europe
Comme l’Afrique aura des monstres à foison.
Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.
“J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison,
Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.”
Le premier se moquant, l’autre reprit : “Tout doux;
On le fit pour cuire vos choux.”
L’homme au pot fut plaisant; l’homme au fer fut habile.
Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
De vouloir par raison combattre son erreur;
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.

Jean de La Fontaine Livre IX, fable 1

Le dépositaire infidèle

Le dépositaire infidèle. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°90 – L’Eléphant et le Singe

L’Eléphant et le Singe de Jupiter

Autrefois l’Eléphant et le Rhinocéros,

En dispute du pas et des droits de l’Empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant un Caducée, avait paru dans l’air.
Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’Histoire.
Aussitôt l’Eléphant de croire
Qu’en qualité d’Ambassadeur
Il venait trouver sa Grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire,

Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
A lui présenter sa créance.
Maître Gille enfin, en passant,
Va saluer son Excellence.
L’autre était préparé sur la légation ;
Mais pas un mot : l’attention
Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
N’agitait pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu’importe à ceux du Firmament
Qu’on soit Mouche ou bien Eléphant ?

Il se vit donc réduit à commencer lui-même :

Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un assez beau combat, de son Trône suprême.
Toute sa Cour verra beau jeu.
– Quel combat ? dit le Singe avec un front sévère.
L’Eléphant repartit : Quoi ! vous ne savez pas
Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
Qu’Eléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.

– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,

Repartit Maître Gille : on ne s’entretient guère
De semblables sujets dans nos vastes Lambris.
L’Eléphant, honteux et surpris,
Lui dit : Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
– Partager un brin d’herbe entre quelques Fourmis :
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
On n’en dit rien encor dans le conseil des Dieux :
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.

Jean de La Fontaine Livre XII, fable 21

Gravure L'éléphant et le singe

L’éléphant et le singe de jupiter. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°89 – Le Singe

Le Singe

Il est un Singe dans Paris
A qui l’on avait donné femme.
Singe en effet d’aucuns maris,
Il la battait : la pauvre Dame
En a tant soupiré qu’enfin elle n’est plus.
Leur fils se plaint d’étrange sorte,
Il éclate en cris superflus :
Le père en rit ;
sa femme est morte.
Il a déjà d’autres amours
Que l’on croit qu’il battra toujours.
Il hante la taverne et souvent il s’enivre.
N’attendez rien de bon du Peuple imitateur,
Qu’il soit Singe ou qu’il fasse un Livre :
La pire espèce, c’est l’Auteur.

Jean de La Fontaine Livre XII, fable 19

 

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°88 – Du Thésauriseur et du Singe

Du Thésauriseur et du Singe

Un Homme accumulait. On sait que cette erreur

Va souvent jusqu’à la fureur.
Celui-ci ne songeait que Ducats et Pistoles.
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.
Pour sûreté de son Trésor,
Notre Avare habitait un lieu dont Amphitrite
Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.
Là d’une volupté selon moi fort petite,
Et selon lui fort grande, il entassait toujours :
Il passait les nuits et les jours
A compter, calculer, supputer sans relâche,
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche :
Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.

Un gros Singe plus sage, à mon sens, que son maître,

Jetait quelque Doublon toujours par la fenêtre
Et rendait le compte imparfait :
La chambre, bien cadenassée,
Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée
D’en faire un sacrifice au liquide manoir.
Quant à moi, lorsque je compare
Les plaisirs de ce Singe à ceux de cet Avare,
Je ne sais bonnement auxquels donner le prix.
Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;
Les raisons en seraient trop longues à déduire.

Un jour donc l’animal, qui ne songeait qu’à nuire,

Détachait du monceau, tantôt quelque Doublon,
Un Jacobus, un Ducaton,
Et puis quelque Noble à la rose ;
Eprouvait son adresse et sa force à jeter
Ces morceaux de métal qui se font souhaiter
Par les humains sur toute chose.
S’il n’avait entendu son Compteur à la fin
Mettre la clef dans la serrure,
Les Ducats auraient tous pris le même chemin,
Et couru la même aventure ;
Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille préserver maint et maint Financier
Qui n’en fait pas meilleur usage.

Jean de La Fontaine Livre XII, fable 3

Gravure Du thésauriseur et du singe

Du thésauriseur et du singe. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°87 – Le Singe et le Léopard

Le Singe et le Léopard

Le Singe avec le Léopard

Gagnaient de l’argent à la foire :
Ils affichaient chacun à part.
L’un d’eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire
Sont connus en bon lieu ; le Roi m’a voulu voir ;
Et, si je meurs, il veut avoir
Un manchon de ma peau ; tant elle est bigarrée,
Pleine de taches, marquetée,
Et vergetée, et mouchetée.
La bigarrure plaît ; partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit.

Le Singe de sa part disait : Venez de grâce,
Venez, Messieurs. Je fais cent tours de passe-passe.
Cette diversité dont on vous parle tant,
Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement ;
Moi, je l’ai dans l’esprit : votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du Pape en son vivant,
Tout fraîchement en cette ville
Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler ;

Car il parle, on l’entend ; il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,
Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs !
Non, Messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes contents,
Nous rendrons à chacun son argent à la porte.
Le Singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit
Que la diversité me plaît, c’est dans l’esprit :
L’une fournit toujours des choses agréables ;
L’autre en moins d’un moment lasse les regardants.
Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables,
N’ont que l’habit pour tous talents !

Jean de La Fontaine Livre IX, fable 3

Gravure Le singe et le léopard

Le singe et le léopard. J-B Oudry Source gallica .bnf.fr/BnF