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Judith Gautier est décédée dans sa villa du bord de mer, appelée « Le Pré-des-Oiseaux », à Saint-Énogat le 26 décembre 1917. Il y a 100 ans aujourd’hui.


Plage de Saint-Enogat

Vue de la plage de Saint-Enogat (Dinard). ©Le Rat/Soracha.

« Indépendante j’ai vécu, indépendante je vieillis, indépendante je mourrai ».

Résumé. – Judith Gautier est une femme exceptionnelle et passionnante, aux facettes multiples : « fille de » l’écrivain Théophile Gautier, intégrée dans le milieu littéraire et artistique de son temps, actrice du monde culturel de son époque, touche-à-tout extraordinaire, écrivain, journaliste, fervent soutien de Wagner et grande amie de Victor Hugo, première femme entrée à l’Académie Goncourt en 1910. Judith Gautier est un « chef d’œuvre de personnage ».

Les nombreux intervenants du passionnant colloque organisé par Yvan Daniel et Martine Lavaud pour le centenaire de la mort de Judith Gautier les 16 et 17 novembre dernier à la Sorbonne ont montré la richesse intellectuelle et la créativité foisonnante de cette femme hors du commun. Et le concert présenté par la société Judith Gautier, avec le soutien du service culturel de Paris-Sorbonne, avec la soprano Bernadette Mercier et le pianiste Jean-François Ballèvre a fait découvrir au public de nombreuses oeuvres musicales peu connues, notamment celles de Benedictus, grand ami de Judith Gautier.

Une fillette très douée. – Louise Charlotte Ernestine est née le 25 août 1845 de parents illustres : l’écrivain Théophile Gautier et la cantatrice Ernesta Grisi, sœur de la célèbre danseuse Carlotta Grisi. Une fée s’est penchée sur son berceau. « Judith » a toutes les qualités : elle est douée, intelligente et très belle. C’est la fille préférée de son père – Judith a une sœur Estelle –, « son dernier espoir et le plus parfait de mes poèmes », également surnommée par son père : Ouragan et Epilepsie-catalepsie. « Epilepsie-catalepsie avait coutume de dire mon père pour définir mon caractère d’alors qui me faisait tantôt exaltée et enthousiaste, tantôt morne et dédaigneuse. Il m’incitait, charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je lui répondais que c’était là une idée digne d’un classique, et qu’un romantique comme lui savait bien que rien n’est plus bourgeois que le juste milieu. » (Judith Gautier, Collier des jours). Judith Gautier a eu une éducation hors norme, a eu accès à l’écriture très tôt.

Judith Gautier par Sargent

Judith Gautier par Sargent

« Je suis une Chinoise ». – Dès sa jeunesse, Judith Gautier est attirée par l’Orient. En 1862, paraît l’ouvrage du sinologue Léon d’Hervey de Saint-Denys, les Poésies de l’époque. La même année, Théophile Gautier accueille chez lui Ting-Tun-Ling, secrétaire du missionnaire et sinologue Joseph-Marie Callery, en échange de leçons de chinois à sa fille. En janvier 1864, elle publie dans la revue L’artiste neuf poèmes intitulés Variations sur des thèmes chinois et en juin 1865, huit autres Variations. Ces variations sont incluses dans Le livre de Jade, publié en 1867 sous le nom de Judith Walter, présenté comme une traduction de poèmes chinois. Sans doute la jeune poétesse n’a pas encore une maîtrise suffisante de la langue et elle recourt largement à son imagination pour « combler ses lacunes » de chinois. Mais l’ouvrage permet au public non spécialiste français de prendre connaissance de la poésie chinoise qui n’est pas traduite jusque-là.Judith Gautier offre davantage une interprétation de la poésie chinoise qu’une traduction proprement dite. Selon le lyrisme chinois, il s’agit de suggérer le plus possible en en disant le moins possible, ce que permet facilement la grammaire du chinois classique qui n’impose pas le sujet, laissant ainsi au lecteur le choix du sujet qu’il souhaite : je, tu, nous … En définissant le sujet en français, Judith Gautier oriente ainsi le lecteur vers une interprétation particulière et donne une image précise du lyrisme à la chinoise.

A cette époque, la sinologie française est ancienne et représentée par Stanislas Julien professeur au Collège de France pendant plus de cinquante ans. En mai 1864, Judith Gautier publie également sous le pseudonyme de Walter dans Le Moniteur du soir un article dans la rubrique des informations sur la Chine. Elle raconte deux légendes chinoises dont celle de l’intrépide guerrière Mou-kou-In. Ces récits permettent à Judith Gautier de « dialoguer » avec son père qui avait publié quelques années auparavant Le pavillon sur l’eau, de donner une autre image de la Chine que celle donnée par son père.Mais, pas plus que son père, Judith Gautier n’est allée en Chine.

Orientalisme. – « L’Orient est devenu une sorte de préoccupation générale » note Victor Hugo dans sa préface des Orientales en 1829. L’Orientalisme, c’est l’Orient vu de l’Occident. L’Orient n’est pas un lieu. Pour Judith Gautier, l’Orient, ce sont d’abord des personnes qui l’inspirent : son père Théophile Gautier, l’écrivain Maxime Du Camp ou Victor Hugo. Ce sont aussi les pavillons asiatiques des Expositions universelles de 1867 et de 1878 dont Judith Gautier fait la chronique pour Le Moniteur universel.
Le 20 février 1887, Judith Gautier apparaît en Cléopâtre au bal masqué organisé par Juliette Adam. Elle y rencontre Pierre Loti, déguisé en Osiris ! L’entente est immédiate. Ensemble, ils écrivent en 1903 une « pièce chinoise » à la demande de Sarah Bernhardt. Le 18 mars 1903, Pierre Loti transmet à Judith Gautier la réponse de Sarah Bernhardt : « Ami chéri. C’est très sérieux et la collaboratrice dont vous me parlez me donnera grande joie, car j’adore cette femme exquise. Ce sera donc un travail divin pour moi que de travailler sous l’inspiration de deux êtres qui me sont chers. Je vous embrasse en fraternité de cœur. Sarah. ».

Un mariage déplorable. – Elle tombe amoureuse de Catulle Mendès et veut se marier avec lui contre l’avis de son père qui ne l’apprécie pas. En mars 1866, elle reçoit Mendès au domicile de ses parents, contre l’avis de son père, avec l’appui de sa mère. Théophile se sépare d’Ernesta, mettant fin à 22 années de vie commune et le 17 avril 1866, Judith épouse Catulle Mendès à Neuilly. Comme le craignait Théophile Gautier, le mariage est malheureux. Les époux se séparent officiellement le 15 mai 1874, mais le divorce n’est prononcé que le 28 décembre 1896.

La cause wagnérienne. – Judith Gautier est souvent présentée comme une figure centrale de la cause wagnérienne en France. Elle va mettre tous les moyens à sa disposition pour faire la publicité de l’œuvre de Wagner, faire l’éloge de celui-ci et pouvoir le rencontrer. Les critiques de Judith Gautier sont toutefois des analyses plus poétiques que musicales. Judith Gautier et Catulle Mendès assistent au prélude de l’Or du Rhin à Munich en 1869. Ils font un séjour chez les Wagner à Tribschen qu’elle relatera dans le troisième tome de ses souvenirs. Ce sont « des œuvres merveilleuses qui te charmeront je te l’assure ; ne serait-ce que par le grand poète que les livrets révèlent » écrit Judith à son père Théophile. Judith se fait ensuite le porte-voix de la famille Wagner à Paris et publie Richard Wagner et son œuvre poétique, depuis Rienzi jusqu’à Parsifal en 1882. Elle s’attelle également à la traduction de Parsifal en français, donné au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles le 2 janvier 1914.

Marionnettes. – Judith Gautier crée un petit théâtre de marionnettes, mi-privé, mi public autour de plusieurs spectacles : la Walkyrie jouée à l’hiver 1869/1870, la larme du diable joué au domicile de Judith Gautier rue de Washington au printemps 1874 de même que Parsifal en 1890. Judith envoie la Tétralogie en marionnettes à la famille Wagner. Les marionnettes sont des figurines assez statiques, des poupées articulées. Mais il y a plusieurs types de figurines, certaines sont de petite tailles, d’autres plus grandes. Pour la Walkyrie en 1894, plusieurs marionnettes sont construites pour un même costume. Les marionnettes glissent dans des décors élégants ; le théâtre est adapté. Les chanteurs et chanteuses sont dissimulés derrière des draperies.

Ave Dea, moriturus te salutat. – Après l’envoi du Livre de jade, Victor Hugo répond à Judith Gautier le 16 juin 1867 pour la remercier. Deux ans plus tard, Judith Gautier et Catulle Mendès lui rendent visite à Bruxelles et lui parlent de Wagner. Nouveau billet de Judith le 11 juillet 1872. Le lendemain, Hugo lui écrit un sonnet publié dans Toute la lyre (V, 34) : Ave Dea, moriturus te salutat ». Le 7 août, Hugo lui rend une dernière visite et lui écrit le 25 décembre : « Vous souvenez-vous encore de moi, Madame ? ».

La mort et la beauté sont deux choses profondes
Qui contiennent tant d’ombre et d’azur qu’on dirait
Deux soeurs également terribles et fécondes
Ayant la même énigme et le même secret.

Ô femmes, voix, regards, cheveux noirs, tresses blondes,
Brillez, je meurs ! ayez l’éclat, l’amour, l’attrait,
Ô perles que la mer mêle à ses grandes ondes,
Ô lumineux oiseaux de la sombre forêt !

Judith, nos deux destins sont plus près l’un de l’autre
Qu’on ne croirait, à voir mon visage et le vôtre ;
Tout le divin abîme apparaît dans vos yeux,

Et moi, je sens le gouffre étoilé dans mon âme ;
Nous sommes tous les deux voisins du ciel, madame,
Puisque vous êtes belle et puisque je suis vieux.

 

La villa de Judith Gautier “le pré-des-oiseaux” vue de la plage de Saint-Enogat. ©Le Rat/Soracha.

tombe de Judith Gautier

“La lumière du ciel arrive” – épitaphe en chinois inscrite par le prince d’Annman en hommage à Judith Gautier. © Le Rat/ Soracha

“Le pré-des-oiseaux”. – A partir de 1877, Judith Gautier passe tous les étés dans la villa qu’elle a achetée à Saint-Enogat, à côté de Dinard, qu’elle a appelée le “pré-des-oiseaux” en référence au Tannhauser de Richard Wagner. Elle s’installe définitivement dans cette maison dans les dernières années de sa vie, et y vit  entourée de ses animaux, le chat Satan, le corbeau Wotan, des canaris, un perroquet et même une chauve-souris avec son amie Suzanne Meyer-Zundel.

L’élection à l’Académie Goncourt.- En 1910, l’écrivain Lucien Descaves, l’un des dix fondateurs de l’Académie Goncourt, propose, après le décès de Jules Renard, le nom de Judith Gautier. Egalement parrainée par Gustave Mirbeau, Judith est élue par 7 voix contre 2 à Paul Claudel. A 65 ans, Judith est la première femme à entrer à l’Académie Goncourt, mais elle ne participe guère aux activités.

Judith Gautier meurt le 26 décembre 1917 et est enterrée au cimetière de Saint-Enogat. Sur sa tombe, une épitaphe écrite en chinois – la lumière du ciel arrive – a été inscrite par le prince d’Annam en hommage à Judith Gautier.

Sources : Dossier Judith Gautier, Bulletin de la société Théophile Gautier”, n°14.
Sources numériques : www.theophilegautier.fr, www.juliettedrouet.org,

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