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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°33 – Le Loup et la Cigogne

Le Loup et la Cigogne

Les Loups mangent gloutonnement.

Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :

Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? ce n’est pas encor beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte.  »

Jean de La Fontaine Livre III, fable 9  

Le Loup et la Cigogne J-B Oudry. Source gallica.bnf.fr / BnF

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°32 – Le Loup devenu berger

Le Loup devenu berger

Un Loup qui commençait d’avoir petite part
Aux Brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du Renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en Berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton,
Sans oublier la Cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
Sa personne étant ainsi faite
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.
Guillot le vrai Guillot étendu sur l’herbette,
Dormait alors profondément.
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
La plupart des Brebis dormaient pareillement.
L’hypocrite les laissa faire,
Et pour pouvoir mener vers son fort les Brebis
Il voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu’il croyait nécessaire.
Mais cela gâta son affaire,
Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les Brebis, le Chien, le Garçon.
Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Quiconque est Loup agisse en Loup :
C’est le plus certain de beaucoup.

Jean de La Fontaine Livre III, fable 3  

Le Loup devenu berger, J-B Oudry. Source gallica.bnf.fr / BnF

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°30 – Le Loup et le Chien

Le Loup et le Chien

Un Loup n’avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.

Le Loup donc l’aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :

Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.  »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.  »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.  »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 5 

Le Loup et le Chien, J-B Oudry. Source gallica.bnf.fr / BnF

 

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°29 – Le Loup et l’Agneau

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.

– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.

– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 10

 

Le Loup et l’Agneau, Gustave Doré. Source gallica.bnf.fr / BnF

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°28 – Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues

Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues

Un Envoyé du Grand Seigneur

Préférait, dit l’Histoire, un jour chez l’Empereur,
Les forces de son Maître à celles de l’Empire.
Un Allemand se mit à dire :
Notre prince a des dépendants
Qui de leur chef sont si puissants
Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée.
Le Chiaoux, homme de sens,

Lui dit : Je sais par renommée

Ce que chaque Electeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer

Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie.

Mon sang commence à se glacer ;
Et je crois qu’à moins on s’effraie.
Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l’animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.

Je rêvais à cette aventure,
Quand un autre Dragon, qui n’avait qu’un seul chef
Et bien plus d’une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef

D’étonnement et d’épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi.
Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
Je soutiens qu’il en est ainsi
De votre Empereur et du nôtre.

Jean de La Fontaine Livre I, fable 12

 

Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues. Source gallica .bnf.fr/BnF

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°27 – Le Corbeau la Gazelle la Tortue et le Rat

Le Corbeau la Gazelle la Tortue et le Rat

À Madame de la Sablière

Je vous gardais un temple dans mes vers :

Il n’eût fini qu’avecque l’Univers.
Déjà ma main en fondait la durée
Sur ce bel Art qu’ont les Dieux inventé,
Et sur le nom de la Divinité
Que dans ce temple on aurait adorée.
Sur le portail j’aurais ces mots écrits
Palais sacré de la déesse Iris ;
Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;
Car Junon même et le maître des Dieux
Serviraient l’autre, et seraient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.

L’apothéose à la voûte eût paru ;

Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu
Plaçant Iris sous un dais de lumière.
Les murs auraient amplement contenu
Toute sa vie ; agréable matière,
Mais peu féconde en ces événements
Qui des États font les renversements.
Au fond du temple eût été son image :
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Son art de plaire et de n’y penser pas,
Ses agréments à qui tout rend hommage.

J’aurais fait voir à ses pieds des mortels

Et des héros, des demi-dieux encore,
Même des dieux : ce que le monde adore
Vient quelquefois parfumer ses autels.
J’eusse en ses yeux fait briller de son âme
Tous les trésors, quoique imparfaitement :
Car ce coeur vif et tendre infiniment,
Pour ses amis, et non point autrement ;
Car cet esprit, qui, né du firmament,
A beauté d’homme avec grâces de femme,
Ne se peut pas, comme on veut exprimer.

Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,

Qui savez plaire en un degré suprême,
Vous que l’on aime à l’égal de soi-même
(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ;
Car c’est un mot banni de votre cour,
Laissons-le donc), agréez que ma Muse
Ce que chez vous nous voyons estimer
Achève un jour cette ébauche confuse.
J’en ai placé l’idée et le projet,
Pour plus de grâce, au devant d’un sujet
Où l’amitié donne de telles marques,
Et d’un tel prix, que leur simple récit
Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques :

N’est pas un roi qui ne sait point aimer :
C’est un mortel qui sait mettre sa vie
Pour son ami. J’en vois peu de si bons.
Quatre animaux, vivants de compagnie,
Vont aux humains en donner des leçons.
La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
Vivaient ensemble unis : douce société.
Le choix d’une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.

Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, en haut des airs,
Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.
La Gazelle s’allait ébattre innocemment,
Quand un chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes,
Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.
Elle fuit. Et le Rat, à l’heure du repas
Dit aux amis restants : « D’où vient que nous ne sommes
Aujourd’hui que trois conviés ?
La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? »

À ces paroles, la Tortue

S’écrie, et dit : « Ah ! si j’étais
Comme un corbeau d’ailes pourvue,
Tout de ce pas je m’en irais
Apprendre au moins quelle contrée,
Quel accident tient arrêtée
Notre compagne au pied léger ;
Car, à l’égard du coeur, il en faut mieux juger. »
Le Corbeau part à tire d’aile :
Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle
Prise au piège, et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l’instant ;

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle,
Et perdre en vains discours cet utile moment,
Comme eût fait un maître d’école,
Il avait trop de jugement.
Le Corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport les trois amis
Tiennent conseil. Deux sont d’avis
De se transporter sans remise
Aux lieux où la Gazelle est prise.

« L’autre, dit le Corbeau, gardera le logis :

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
Après la mort de la Gazelle. »
Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir
Leur chère et fidèle compagne,
Pauvre chevrette de montagne.
La Tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)

Coupe les noeuds du lacs : on peut penser la joie.
Le chasseur vient, et dit : « Qui m’a ravi ma proie ? »
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :
Et le chasseur à demi fou
De n’en avoir nulle nouvelle,
Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
« D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?
Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie. »

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.
Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
L’homme de suivre, et de jeter
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
Autour des noeuds du sac tant opère et travaille
Qu’il délivre encore l’autre soeur,
Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.
Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
Que l’Iliade ou l’Odyssée.
Rongemaille ferait le principal héros,
Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
Porte-maison l’Infante y tient de tels propos,
Que Monsieur du Corbeau va faire
Office d’espion, et puis de messager.
La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager
Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun en son endroit

S’entremet, agite, et travaille.
À qui donner le prix ? Au coeur si l’on m’en croit.
Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !
Cet autre sentiment que l’on appelle amour
Mérite moins d’honneurs ; cependant chaque jour
Je le célèbre et je le chante.
Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente.
Vous protégez sa soeur, il suffit ; et mes vers
Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.

Mon maître était l’Amour : j’en vais servir un autre,

Et porter par tout l’Univers
Sa gloire aussi bien que la vôtre.

Jean de La Fontaine Livre XII, fable 15

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°25 – La querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris

La querelle des Chiens et des Chats et celles des Chats et des Souris

La Discorde a toujours régné dans l’Univers ;

Notre monde en fournit mille exemples divers :
Chez nous cette Déesse a plus d’un Tributaire.
Commençons par les Eléments :
Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments
Ils seront appointés contraire.
Outre ces quatre potentats,
Combien d’êtres de tous états
Se font une guerre éternelle !

Autrefois un logis plein de Chiens et de Chats,

Par cent Arrêts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs débats.
Le Maître ayant réglé leurs emplois, leurs Repas,
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
Ces animaux vivaient entr’eux comme cousins.
Cette union si douce, et presque fraternelle,
Édifiait tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,

Quelque os par préférence à quelqu’un d’eux donné,
Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené
Représenter un tel outrage.
J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.
Quoi qu’il en soit, cet altercas
Mit en combustion la salle et la cuisine ;
Chacun se déclara pour son Chat, pour son Chien.

On fit un Règlement dont les Chats se plaignirent,

Et tout le quartier étourdirent.
Leur Avocat disait qu’il fallait bel et bien
Recourir aux Arrêts. En vain ils les cherchèrent.
Dans un coin où d’abord leurs Agents les cachèrent,
Les Souris enfin les mangèrent.
Autre procès nouveau : Le peuple Souriquois
En pâtit. Maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,
Les guetta, les prit, fit main basse
Le Maître du logis ne s’en trouva que mieux.

J’en reviens à mon dire. On ne voit, sous les Cieux

Nul animal, nul être, aucune Créature,
Qui n’ait son opposé : c’est la loi de Nature.
D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.
Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.
Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles
On en vient sur un rien, plus des trois quarts du temps.
Humains, il vous faudrait encore à soixante ans
Renvoyer chez les Barbacoles.

 

Jean de La Fontaine Livre XII, fable 8

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°24 – La Souris métamorphosée en fille

La Souris métamorphosée en fille

Une Souris tomba du bec d’un Chat-Huant :

Je ne l’eusse pas ramassée ;
Mais un Bramin le fit ; je le crois aisément :
Chaque pays a sa pensée.
La Souris était fort froissée :
De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu : mais le peuple bramin
Le traite en frère ; ils ont en tête
Que notre âme au sortir d’un Roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu’il plaît au Sort. C’est là l’un des points de leur loi.

Pythagore chez eux a puisé ce mystère.

Sur un tel fondement le Bramin crut bien faire
De prier un Sorcier qu’il logeât la Souris
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l’âge de quinze ans, et telle, et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus encor qu’il ne fit pour la grecque beauté.
Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux :
Vous n’avez qu’à choisir ; car chacun est jaloux
De l’honneur d’être votre époux.

– En ce cas je donne, dit-elle,

Ma voix au plus puissant de tous.
– Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux,
C’est toi qui seras notre gendre.
– Non, dit-il, ce nuage épais
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
Je vous conseille de le prendre.
– Et bien, dit le Bramin au nuage volant,
Es-tu né pour ma fille ? – Hélas non ; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée ;
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée.

Le Bramin fâché s’écria :

O vent donc, puisque vent y a,
Viens dans les bras de notre belle.
Il accourait : un mont en chemin l’arrêta.
L’éteuf passant à celui-là,
Il le renvoie, et dit : J’aurais une querelle
Avec le Rat ; et l’offenser
Ce serait être fou, lui qui peut me percer.
Au mot de Rat, la Damoiselle
Ouvrit l’oreille ; il fut l’époux.
Un Rat ! un Rat ; c’est de ces coups
Qu’Amour fait, témoin telle et telle :
Mais ceci soit dit entre nous.

On tient toujours du lieu dont on vient. Cette Fable

Prouve assez bien ce point : mais à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel époux n’est point au Soleil préférable
En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
Est moins fort qu’une puce ? elle le mord pourtant.
Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
La belle au chat, le chat au chien,
Le chien au loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.

Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :

Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le Bramin même :
Car il faut, selon son système,
Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun
Aille puiser son âme en un trésor commun :
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais agissant diversement
Selon l’organe seulement
L’une s’élève, et l’autre rampe.

D’où vient donc que ce corps si bien organisé

Ne put obliger son hôtesse
De s’unir au Soleil, un Rat eut sa tendresse ?
Tout débattu, tout bien pesé,
Les âmes des souris et les âmes des belles
Sont très différentes entre elles.
Il en faut revenir toujours à son destin,
C’est-à-dire, à la loi par le Ciel établie.
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.

Jean de La Fontaine Livre IX, fable 7

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°23 – Les Souris et le Chat huant

Les Souris et le Chat huant

Il ne faut jamais dire aux gens :

« Écoutez un bon mot, oyez une merveille. »
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
Je le maintiens prodige et tel que d’une fable
Il a l’air et les traits encore que véritable.

On abattit un pin pour son antiquité,

Vieux palais d’un Hibou, triste et sombre retraite
De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux et miné par le temps,
Logeaient, entre autres habitants,
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
Et de son bec avait leur troupeau mutilé.

Cet oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.

En son temps, aux Souris le compagnon chassa :
Les premières qu’il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées
Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
Aujourd’hui l’une et demain l’autre.

Tout manger à la fois, l’impossibilité

S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
Elle allait jusqu’à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
À traiter ce Hibou de montre et de machine !

Quel ressort lui pouvait donner

Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n’est pas là raisonner,
La raison m’est chose inconnue.
Voyez que d’arguments il fit :
« Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;
Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.

Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin

N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu’il échappe.
Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. » Or, trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi ?

Jean de La Fontaine Livre XI, 9

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« Les Fables » de Jean de la Fontaine – n°22 – La Chauve-souris, le Buisson et le Canard

La Chauve-souris, le Buisson et le Canard

Le Buisson, le Canard, et la Chauve-Souris,

Voyant tous trois qu’en leur pays
Ils faisaient petite fortune,
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents
Non moins soigneux qu’intelligents,
Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait bien, quand leur emplette,

En passant par certains endroits
Remplis d’écueils et fort étroits,
Et de trajet très difficile,
Alla tout emballée au fond des magasins
Qui du Tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ;

Ou plutôt il n’en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point.
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte
Ne put se réparer : le cas fut découvert.

Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal, et les gros intérêts,
Et les sergents, et les procès,
Et le créancier à la porte,
Dès devant la pointe du jour
N’occupaient le trio qu’à chercher maint détour
Pour contenter cette cohorte.

Le Buisson accrochait les passants à tous coups.

« Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises. »
Le Plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.
L’oiseau Chauve-souris n’osait plus approcher
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergents à toute heure,
En des trous il s’allait cacher.

Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,

Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé.

Jean de La Fontaine Livre XII, 7