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Charles Leconte de Lisle – “La mort du soleil”

“La mort du soleil” Charles Leconte de Lisle

Le vent d’automne, aux bruits lointains des mers pareil,
Plein d’adieux solennels, de plaintes inconnues,
Balance tristement le long des avenues
Les lourds massifs rougis de ton sang, ô soleil !

La feuille en tourbillons s’envole par les nues ;
Et l’on voit osciller, dans un fleuve vermeil,
Aux approches du soir inclinés au sommeil,
De grands nids teints de pourpre au bout des branches nues.

Tombe, Astre glorieux, source et flambeau du jour !
Ta gloire en nappes d’or coule de ta blessure,
Comme d’un sein puissant tombe un suprême amour.

Meurs donc, tu renaîtras ! L’espérance en est sûre.
Mais qui rendra la vie et la flamme et la voix
Au cœur qui s’est brisé pour la dernière fois ?

Charles Leconte de Lisle 1818 – 1894

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Charles Baudelaire – “L’Albatros”

“L’Albatros” Charles Baudelaire

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire 1821 – 1867

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Joachim du Bellay – “Heureux qui, comme Ulysse”

“Heureux qui, comme Ulysse”  Joachim du Bellay

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Joachim Du Bellay 1522 – 1560

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Dominique Sagne – “Juin”

“Juin” Dominique Sagne

Ce sacré petit mois de Juin
Couvert des couleurs d’arlequin,
Nous conduit vers l’été, doucement,
Allongeant les jours discrètement.

Les averses, fréquentes, nettoient la nature
Et laissent, derrière elles, un ciel d’azur.
Exaltant, des parfums enivrants
Dans un univers transparent.

Et, pourtant l’on sait sans aucun doute
Que, quand Saint Barnabé, sous la céleste voûte
Coupe le pied de ce pauvre Saint Médard
L’été somnolent n’est jamais en retard.

Et sous un soleil chaud et éclatant
En ce dernier mois du printemps
S’épanouie, la fête de la musique
Nous entraînant, dans une ronde magnifique.

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Pierre de Ronsard – “Sur la mort de Marie”

“Sur la mort de Marie” de Pierre de Ronsard

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’aube de ses pleurs au point du jour l’arrose ;

La grâce dans sa feuille et l’amour se repose,
Embaumant le jardin et les arbres d’odeur ;
Mais battue ou de pluie ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.

Pierre de Ronsard, 1578

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Gérard de Nerval – “Avril”

“Avril” de Gérard de Nerval

Déjà les beaux jours, – la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; –
Et rien de vert : – à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
– Ce n’est qu’après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose
Qui, souriante, sort de l’eau.

Gérard de Nerval, Odelettes

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Maurice Carême – “Mars”

“Mars” de Maurice Carême

Il tombe encore des grêlons,
Mais on sait bien que c’est pour rire.
Quand les nuages se déchirent,
Le ciel écume de rayons.

Le vent caresse les bourgeons
Si longuement qu’il les fait luire.
Il tombe encore des grêlons,
Mais on sait bien que c’est pour rire.

Les fauvettes et les pinsons
Ont tant de choses à se dire
Que dans les jardins en délire
On oublie les premiers bourdons.
Il tombe encore des grêlons …

Maurice Carême, La lanterne magique 1947

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Le chat

Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, Physica.

Ch. XXVI : le Chat (de catto)

Le chat est plus froid que chaud : il attire en lui les humeurs mauvaises et n’a pas horreur des esprits aériens, pas plus que ceux-ci ne l’ont en horreur. Il a également une sorte de parenté naturelle avec le crapaud et le serpent. Au plus fort des mois d’été, quand la chaleur est la plus élevée, le chat demeure sec et froid : alors il a soif, si bien qu’il lèche le sol et les serpents, de façon à se réconforter grâce à leur suc et à en tirer un réconfort sans lequel il ne pourrait pas vivre, mais périrait : tout comme un homme a plaisir à goûter du sel pour en tirer un bon goût. Le suc qu’il en tire forme en lui une sorte de poison, si bien que son cerveau et sa chair sont vénéneux. Il ne se plaît pas en compagnie de l’homme, sauf de celui qui le nourrit. Et, à l’époque où il lèche la terre et le serpent, sa chaleur est nocive et dangereuse pour l’homme. Et quand la chatte porte des petits, sa chaleur excite l’homme à la volupté ; le reste du temps, sa chaleur ne sera pas nocive pour l’homme.

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François Coppée – “Mois de février”

“Mois de février” de François Coppée

Hélas ! dis-tu, la froide neige
Recouvre le sol et les eaux ;
Si le bon Dieu ne les protège,
Le printemps n’aura plus d’oiseaux !

Rassure-toi, tendre peureuse ;
Les doux chanteurs n’ont point péri.
Sous plus d’une racine creuse
Ils ont un chaud et sûr abri.

Là, se serrant l’un contre l’autre
Et blottis dans l’asile obscur,
Pleins d’un espoir pareil au nôtre,
Ils attendent l’Avril futur ;

Et, malgré la bise qui passe
Et leur jette en vain ses frissons,
Ils répètent à voix très basse
Leurs plus amoureuses chansons.

Ainsi, ma mignonne adorée,
Mon cœur où rien ne remuait,
Avant de t’avoir rencontrée,
Comme un sépulcre était muet ;

Mais quand ton cher regard y tombe,
Aussi pur qu’un premier beau jour,
Tu fais jaillir de cette tombe
Tout un essaim de chants d’amour.

François Coppée, Les mois 1878

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Du mariage bourgeois – Marie d’Agoult

Dans ses Mémoires, Marie d’Agoult raconte son mariage bourgeois et le spleen que ce mariage lui a causé. C’était bien sûr avant la rencontre avec Franz Liszt qui allait changer la vie de la Comtesse d’Agoult.

Henri Lehmann, Portrait de Marie d’Agoult (1843).

« Il y avait six années que j’étais mariée. J’étais la femme d’un homme de cœur et d’honneur ; j’étais la mère de deux enfants pleins de grâce et de gentillesse. La fortune et les usages du monde où je vivais m’assuraient une pleine liberté. J’avais une famille excellente, des relations nombreuses, mille moyens faciles d’occuper ou d’amuser mes journées ; je possédais enfin tout ce que l’on est convenu d’appeler une belle et grande existence.

Mais combien ma vie intime répondait peu à ces dehors brillants !

Depuis le jour de mon mariage, je n’avais pas eu une heure de joie. Le sentiment d’un isolement complet du cœur et de l’esprit dans les rapports nouveaux que me créait la vie conjugale, un étonnement douloureux de ce que j’avais fait en me donnant à un homme qui ne m’inspirait point d’amour avaient jeté dès ce premier jour, sut toutes mes pensées une tristesse mortelle, et depuis lors, à mesure que se déroulaient les conséquences d’une union dont rien ne pouvait plus rompre le nœud, à mesure que se multipliaient les occasions où s’accusaient involontairement, entre mon mari et moi, les oppositions de nature, de caractère et d’esprit, au lieu de m’y accoutumer ou de m’y résigner, j’en avais souffert de plus en plus.

Et ce qui aggravait encore ma peine, c’est que je me croyais tenue de la cacher. En faire confidence à qui que ce fût m’eût paru un tort très grave, presque une trahison envers celui que j’avais promis d’aimer et que je devais du moins respecter par mon silence. Aussi, même avec mes plus proches, même avec le prêtre, à qui, sauf en ce seul point, j’ouvrais mon âme tout entière, je feignais le consentement. Et, dans l’effort continu qu’il me fallait faire pour me montrer autre que je n’étais, je perdais la tranquillité et cette joie intérieure de la conscience qui naît d’une sincérité parfaite.
Une inquiétude sans objet, une sorte de remords qui ne savait où se prendre, car mes intentions étaient droites et mes désirs les plus purs du monde, la vague et vaine image des félicités que la vie prodigue à ceux qui s’aiment, l’effroi d’un avenir où rien ne pouvait changer, telle était, depuis six années, ma disposition constante, dans une existence aride et contrainte, où se flétrissaient, une à une, faute d’air et de lumière, les plus chères espérances et toutes les ardeurs de ma jeunesse trompée.

Comment donc un mariage qui devait avoir si vite des effets si tristes avait-il pu se faire ?

Passionnée, romanesque comme je l’étais alors, quelle méconnaissance de moi-même avait donc pu m’égarer jusqu’à ce point de consentir à une union où l’inclination n’avait aucune part ?

Exempte des ambitions et des vanités du monde, pourquoi m’étais-je laissé marier selon le monde ?

Par quelle aberration de la volonté en étais-je venue, si jeune encore, à prendre pour époux un homme que je connaissais à peine, et dont toute la personne formait avec la mienne une dissonance telle que les moins prévenus s’en apercevaient tout d’abord ? Par quelle incroyable puissance de la coutume, un mariage que tout déconseillait, la distance des âges, la diversité de humeurs et jusqu’au contraste apparent des formes extérieures fut-il deux fois rompu, deux fois renoué, comme par une obstination du sort, conclu enfin, malgré mon appréhension dominante à son approche ? […]

[…] Quoi qu’il en soit, je m’aperçus trop tard que j’avais trop présumé de ma force, en renonçant aux rêves de mon jeune âge et à l’espérance d’aimer. Il se fit en moi un vide affreux. J’essayai de le combler par les plaisirs du monde et par la multiplicité de ses devoirs futiles, mais en vain. Mon caractère sérieux et sincère répugnait aux frivolités et à tous les faux-semblants. Cette agitation fébrile où je me jetais de parti pris m’étourdissait et me fatiguait sans me distraire, et quand je considérais l’emploi de mes heures, je me prenais moi-même en pitié ».

Mémoires, souvenirs et journaux de la comtesse d’Agoult, Mercure de France, le temps retrouvé, p. 333, 334 et 335.

Source visuel : wiki-commons.