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Louis-Honoré Fréchette – “Janvier”

“Janvier” de Louis-Honoré Fréchette

La tempête a cessé. L’éther vif et limpide
A jeté sur le fleuve un tapis d’argent clair,
Où l’ardent patineur à l’envol intrépide
Glisse, un reflet de flamme à son soulier de fer.

La promeneuse, loin de son boudoir tépide,
Bravant sous les peaux d’ours les morsures de l’air,
Au son des grelots d’or de son cheval rapide,
À nos yeux éblouis passe comme un éclair.

Et puis, pendant les nuits froidement idéales,
Quand, au ciel, des lambeaux d’aurores boréales
Battent de l’aile ainsi que d’étranges oiseaux,

Dans les salons ambrés, nouveaux temples d’idoles,
Aux accords de l’orchestre, au feu des girandoles,
Le quadrille joyeux déroule ses réseaux.

Louis-Honoré Fréchette, Les oiseaux des neiges, 1878

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Emile Verhaeren – “Décembre”

“Décembre” d’Emile Verhaeren

– Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,
je frappe au seuil et à l’auvent,
ouvrez, les gens, je suis le vent,
qui s’habille de feuilles mortes.

– Entrez, monsieur, entrez, le vent,
voici pour vous la cheminée
et sa niche badigeonnée ;
entrez chez nous, monsieur le vent.

– Ouvrez, les gens, je suis la pluie,
je suis la veuve en robe grise
dont la trame s’indéfinise,
dans un brouillard couleur de suie.

– Entrez, la veuve, entrez chez nous,
entrez, la froide et la livide,
les lézardes du mur humide
s’ouvrent pour vous loger chez nous.

– Levez, les gens, la barre en fer,
ouvrez, les gens, je suis la neige,
mon manteau blanc se désagrège
sur les routes du vieil hiver.

– Entrez, la neige, entrez, la dame,
avec vos pétales de lys
et semez-les par le taudis
jusque dans l’âtre où vit la flamme.

Car nous sommes les gens inquiétants
qui habitent le Nord des régions désertes,
qui vous aimons – dites, depuis quels temps ? –
pour les peines que nous avons par vous souffertes.

Emile Verhaeren

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Emile Verhaeren – “Novembre”

Novembre

Les grand’routes tracent des croix
A l’infini, à travers bois ;
Les grand’routes tracent des croix lointaines
A l’infini, à travers plaines ;
Les grand’routes tracent des croix
Dans l’air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l’infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins,
Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,
Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes !

Voici novembre assis auprès de l’âtre,

Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l’inconnu, de tous côtés.

Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,

Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S’allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.

Voici novembre en son manteau grisâtre

Qui se blottit de peur au fond de l’âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l’étendue effarante et blafarde,

Les saints, les morts, les arbres et le vent,

Oh l’identique et affolant cortège
Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.

Et novembre, près de l’âtre qui flambe,

Allume, avec des mains d’espoir, la lampe
Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver ;
Et novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !

Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,

Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.
Voici les grand’routes comme des croix
A l’infini parmi les plaines
Les grand’routes et puis leurs croix lointaines
A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

Emile Verhaeren,
Les vignes de ma muraille, 1899
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Journal de Bat – 20 octobre 2017

Ceci est mon Journal,
commencé dans la nuit du 20 août 2017

20 août 2017. Seule dans la nuit. …

20 octobre 2017. Le Grand-Duc est revenu. Je dormais paisiblement quand j’ai soudain entendu marcher sur le toit. Un pas lent et lourd. J’ai regardé par la lucarne et je l’ai vu ; il avançait vers moi et m’a tendu une nouvelle plume.

Il me faut écrire. Le Grand-Duc. Bubo bubo de son nom scientifique. Un flash : je me souviens. Autrefois, il y a bien longtemps, la chouette était le symbole de la déesse Athéna. Je me revois devant toi, Athéna Parthénos, magnifique monumentale statue chryséléphantine – faite d’or et d’ivoire – attribuée au sculpteur grec Phidias. A l’époque, déesse tutélaire de la cité d’Athènes – d’où le nom de la ville – tu étais installée dans une salle du Parthénon sur l’Acropole. J’aimais beaucoup ta statue. En la regardant fixement, je pouvais te rendre vivante. Alors, la tête de la gorgone Méduse et les serpents qui étaient représentés sur l’égide – une sorte de cuirasse -, les sphinge, griffons et chevaux ailés – des monstres comme disent les humains – prenaient vie et entamaient une sarabande endiablée l’espace d’un instant. Pouvoir de la magie ! Que j’aimais ce temps-là.

Que reste-t-il de toi aujourd’hui, ma chère déesse Athéna ? Quelques statues au Louvre : l’Athéna dite Pallas de Velletri, l’Athéna Mattei ou encore l’Athéna dite « Minerve Ingres », réplique romaine inspirée des créations de Phidias. Rien de plus.

Il me faut écrire. Bubo – la chouette en latin -, mon amie. Un flash : je me souviens. Tu as toujours été un oiseau de mauvais augure chez les auteurs anciens : Ovide, Sénèque, Dion Cassius … A cette époque, ton apparition ou ton cri s’accompagnait souvent de la manifestation de phénomènes extraordinaires – des présages comme disaient les humains -. Tu annonçais la mort, paraît-il. Croyance populaire humaine ! Mais ces pauvres mortels t’attribuent tout autant un rôle apotropaïque – qui conjugue le mauvais sort, qui vise à détourner les influences maléfiques -. Curieux comme face à certains pouvoirs, les humains ont toujours été désemparés.

Il me faut écrire. Il n’en est rien. Nous savons bien toutes les deux que ta présence annonce tout autre chose. Comme moi, tu hantes les tombeaux ; plus souvent que moi tu te tiens sur les tombes dans les cimetières. Mais je ne suis jamais loin, la nuit venue. Que j’aime tes grands yeux, ton regard fixe et pénétrant qui perce les ténèbres. Et oui ! Nous faisons toutes deux partie du monde de la nuit, des nyctalopes – ceux qui voient dans l’obscurité et dans la nuit – comme les rats et les chats.

Le Grand-Duc me regarde fixement. Il sait. Soudain, il écarte ses ailes et repart dans la nuit. Le clocher de Saint-Médard se découpe dans la nuit. Je regarde autour de moi : Pompona est si belle, roulée en boule, lourdement endormie. Elle sait que je veille. Le Rat est parti. Difficile de le retenir, la nuit venue. Il me faut tout noter. Si j’oublie, je pourrai relire ce que j’ai écrit et reprendre au commencement.

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°2 – Le Rat et l’Eléphant

Le Rat et l’Eléphant

Se croire un personnage est fort commun en France:

On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
C’est proprement le mal français:

La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :

Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre
Qui sans doute en vaut bien un autre.

Un Rat des plus petits voyait un Éléphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent

De la bête de haut parage,
Qui marchait à gros équipage.
Sur l’animal à triple étage
Une sultane de renom,
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
Son Perroquet, sa Vieille et toute sa maison,
S’en allait en pèlerinage.
Le Rat s’étonnait que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse :

« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D’un grain moins que les éléphants. »

Il en aurait dit davantage ;
Mais le Chat, sortant de sa cage,
Lui fit voir en moins d’un instant
Qu’un rat n’est pas un éléphant.

Jean de La Fontaine Livre VIII, 15

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Auguste Lacaussade – “Les soleils d’octobre”

“Les soleils d’octobre” d’Auguste Lacaussade

Aux jours où les feuilles jaunissent,
Aux jours où les soleils finissent,
Hélas ! nous voici revenus ;
Le temps n’est plus, ma-bien-aimée,
Où sur la pelouse embaumée
Tu posais tes pieds blancs et nus.

L’herbe que la pluie a mouillée
Se traîne frileuse et souillée ;
On n’entend plus de joyeux bruits
Sortir des gazons et des mousses ;
Les châtaigniers aux branches rousses
Laissent au vent tomber leurs fruits.

Sur les coteaux aux pentes chauves,
De longs groupes d’arbustes fauves
Dressent leurs rameaux amaigris ;
Dans la forêt qui se dépouille,
Les bois ont des teintes de rouille ;
L’astre est voilé, le ciel est gris.

Cependant, sous les vitres closes,
Triste de la chute des roses,
Il n’est pas temps de s’enfermer ;
Toute fleur n’est pas morte encore ;
Un beau jour, une belle aurore
Au ciel, demain, peut s’allumer.

La terre, ô ma frileuse amie !
Ne s’est point encore endormie
Du morne sommeil de l’hiver…
Vois ! la lumière est revenue :
Le soleil, entr’ouvrant la nue,
Attiédit les moiteurs de l’air.

Sous la lumière molle et sobre
De ces soleils calmes d’octobre,
Par les bois je voudrais errer !
L’automne a de tièdes délices :
Allons sur les derniers calices,
Ensemble, allons les respirer !

Je sais dans la forêt prochaine,
Je sais un site au pied du chêne
Où le vent est plus doux qu’ailleurs ;
Où l’eau, qui fuit sous les ramures,
Échange de charmants murmures
Avec l’abeille, avec les fleurs.

Dans ce lieu plein d’un charme agreste,
Où pour rêver souvent je reste,
Veux-tu t’asseoir, veux-tu venir ?
Veux-tu, sur les mousses jaunies,
Goûter les pâles harmonies
De la saison qui va finir ?

Partons ! et, ma main dans la tienne,
Qu’à mon bras ton bras se soutienne !
Des bois si l’humide vapeur
Te fait frissonner sous ta mante,
Pour réchauffer ta main charmante
Je la poserai sur mon cœur.

Et devant l’astre qui décline,
Debout sur la froide colline,
Et ton beau front penché sur moi,
Tu sentiras mille pensées,
Des herbes, des feuilles froissées
Et des bois morts, monter vers toi.

Et devant la terne verdure,
Songeant qu’ici-bas rien ne dure,
Que tout passe, fleurs et beaux jours,
A cette nature sans flamme
Tu pourras comparer, jeune âme,
Mon cœur, pour toi brûlant toujours !

Mon cœur, foyer toujours le même,
Foyer vivant, foyer qui t’aime,
Que ton regard fait resplendir !
Que les saisons, que les années,
Que l’âpre vent des destinées
Ne pourront jamais refroidir !

Et quand, noyés de brume et d’ombre,
Nous descendrons le coteau sombre,
Rayon d’amour, rayon d’espoir,
Un sourire, ô ma bien-aimée !
Jouera sur ta lèvre embaumée
Avec les derniers feux du soir.

Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages, LXXX, 1852

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°1 – Le Lion et le Rat

Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux Fables feront foi
Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d’un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ?

Cependant il advint qu’au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps 
Font plus que force ni que rage.

Jean de La Fontaine Livre II, 11

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Paul Verlaine – “En septembre”

“En septembre” de Paul Verlaine

Parmi la chaleur accablante
Dont nous torréfia l’été,
Voici se glisser, encor lente
Et timide, à la vérité,

Sur les eaux et parmi les feuilles,
Jusque dans ta rue, ô Paris,
La rue aride où tu t’endeuilles
De tels parfums jamais taris,

Pantin, Aubervilliers, prodige
De la Chimie et de ses jeux,
Voici venir la brise, dis-je,
La brise aux sursauts courageux…

La brise purificatrice
Des langueurs morbides d’antan,
La brise revendicatrice
Qui dit à la peste : va-t’en !

Et qui gourmande la paresse
Du poète et de l’ouvrier,
Qui les encourage et les presse…
« Vive la brise ! » il faut crier :

 « Vive la brise, enfin, d’automne
Après tous ces simouns d’enfer,
La bonne brise qui nous donne
Ce sain premier frisson d’hiver ! »

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Journal de Bat

Ceci est mon Journal,
commencé dans la nuit du 20 août 2017

Seule dans la  nuit. A cette heure, le calme règne sur la rue Mouffetard.  Le Grand-Duc apparaît à la fenêtre et me tend une plume que je saisis d’une main fébrile.  Aussitôt, la feuille blanche posée devant moi se transforme en vieux parchemin et la plume se met à écrire : Journal de Bat la sorcière philosophe.

Il me faut écrire. En souhaitant rendre hommage à Lovecraft pour la date anniversaire de sa naissance, je crains que nous ayons, Le Rat, Pompona et moi, réveillé les Grands Anciens ou du moins les vieux démons. Le Rat a raison : Pompona me rappelle tellement les Précieuses. Elle ne voit la magie et l’occultisme que par le prisme de la littérature ; tout la divertit. Dans un des vieux grimoires bien rangés dans les combles, elle a trouvé une formule pour transformer la couleur des chats et veut absolument que j’essaye sur elle.

Un rat, une chatte, une sorcière : une trilogie parfaite pour restituer l’atmosphère si particulière de l’époque médiévale. Un rat et une chatte qui parlent,  meilleurs amis du monde  : J’ai bien senti que les vieux grimoires de magie noire frémissaient d’intérêt sur les étagères. Qu’avons-nous fait?

Il me faut écrire. J’ai fait des rêves peuplés de créatures étranges flottant dans les airs. Qui sont-elles? Je ne les ai pas reconnues. Le sommeil de la raison engendre les monstres. Il me faut tout noter. Si j’oublie, je pourrai relire ce que j’ai écrit et reprendre au commencement.

Saurais-je encore pratiquer la magie ?

 

 

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H.-P. Lovecraft – “Août”

“Août” de Howard Philipps Lovecraft

 

Viens, mois riche et doux, dont les charmes épanouis

Sur les prés et les bois répandent leur grâce ;

Dont l’ardeur réchauffe toutes les vallées,

Et réjouis le front reconnaissant de la montagne.

 

Le blé qui ondule là-bas dans le champ,

Comblé, possède ton chaleureux rayon,

Tandis que les plaines de trèfle en adoration exhalent

Le libre encens du foin frais coupé.

 

Le ciel revêt un bleu plus ravissant ;

Le soleil chevauche fièrement le signe de la Vierge ;

L’alouette à l’aube chante plus suavement ;

Le ruisseau étincelle d’un cristal plus pur,

 

Le bosquet fleuri avec une profusion tropicale,

Et l’été règne en souverain ;

Précieux est le don des heures matinales

Bien qu’à présent chacune soit à son apogée.

 

Aux jeunes poètes je laisse le printemps ;

Le divin juin aux amants qui soupirent

Mais au milieu de joies plus mûres je voudrais vivre,

Et je choisis pour miens les jours d’août !

 

Traduit de l’américain par Simone Lamblin

Lovecraft, t. 2, Bouquins, Robert Laffont, p. 988