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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°97 – Le lièvre et les grenouilles

Le lièvre et les grenouilles

Un lièvre en son gîte songeait

(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?);
Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait:
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

“Les gens de naturel peureux

Sont, disait-il, bien malheureux;
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite.
Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.
Voilà comme je vis; cette crainte maudite
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle,
Et la peur se corrige-t-elle?
Je crois même qu’en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi.”

Ainsi raisonnait notre lièvre,

Et cependant faisait le guet.
Il était douteux, inquiet:
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
Le mélancolique animal,
En rêvant à cette matière,
Entend un léger bruit: ce lui fut un signal
Pour s’enfuir devers sa tanière.

Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
“Oh! dit-il, j’en fais faire autant
Qu’on m’en fait faire! Ma présence
Effraye aussi les gens, je mets l’alarme au camp!
Comment! des animaux qui tremblent devant moi!
Je suis donc un foudre de guerre?
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.”

Jean de La Fontaine Livre II, fable 14

Le lièvre et les grenouilles

Le lièvre et les grenouilles. J.-B. Oudry. Source : Gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°96 – Les oreilles du lièvre

Les oreilles du lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups

Le lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front.
Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent,
Daims et cerfs de climat changèrent:
Chacun à s’en aller fut prompt.

Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,

Craignit que quelque inquisiteur
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.

“Adieu, voisin grillon, dit-il, je pars d’ici;

Mes oreilles enfin seraient cornes aussi;
Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,
Je craindrais même encor.” Le grillon repartit:
“Cornes cela? Vous me prenez pour cruche;
Ce son oreilles que Dieu fit.
On les fera passer pour cornes,
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons.”

Jean de La Fontaine Livre V, fable 4

Les oreilles du lièvre

Les oreilles du lièvre. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°95 – Le lièvre et la perdrix

Le lièvre et la perdrix

Il ne faut jamais moquer des misérables :

Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu’en ces vers je propose,
Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ,

Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
Quand une meute s’approchant
Oblige le premier à chercher un asile.
Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
Sans même en excepter Brifaut.
Enfin il se trahit lui-même
Par les esprits sortant de son corps échauffé.
Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême
Il le pousse, et Rustaut, qui n’a jamais menti,
Dit que le lièvre est reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.

La perdrix le raille, et lui dit:

“Tu te vantais d’être si vite:
Qu’as-tu fait de tes pieds?” Au moment qu’elle rit,
Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront garantir à toute extrémité;
Mais la pauvrette avait compté
Sans l’autour aux serres cruelles.

Jean de La Fontaine Livre V, fable 17

Le lièvre et la perdrix. J.-B. Oudry. Source : gallica.bnf.fr/BnF

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“Les Fables” de Jean de la Fontaine – n°94 – Le lièvre et la tortue

Le lièvre et la tortue

le lièvre et la tortue

Le lièvre et la tortue, fable illustrée par J.-B. Oudry, Dessaint et Saillant, 1755, gallica.bnf.fr/BnF

Rien ne sert de courir; il faut partir à point.

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
“Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. – Sitôt? Êtes-vous sage?
Repartit l’animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
– Sage ou non, je parie encore.”

Ainsi fut fait : et de tous deux

On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire;
J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes
Et leur fait arpenter les langes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue;
Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à tout autre chose
Qu’à la gageure. A la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait; mais les élans qu’il fit
Furent vains: la tortue arriva la première.

“Hé bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison?
De quoi vous sert votre vitesse?
Moi, l’emporter! Et que serait-ce
Si vous portiez une maison?”

Jean de La Fontaine, Fables, Livre VI, 10

Source : La Fontaine, œuvres complètes, L’Intégrale/Seuil, 1965